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Les 3000 $ que je n’aurais jamais dû dépenser

Une histoire d'invention, d'arnaque et de sentiment de culpabilité étouffant.

Par
Daisy Le Corre
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Tout a commencé en juillet 2016. À l’époque, j’étais encore étudiante à la maîtrise avec un permis d’études qui me permettait de travailler 20 heures par semaine seulement. Je ne faisais, hélas, pas partie de ces « maudits Français » blindés d’euros, prêts à faire gonfler les prix de l’immobilier sur le Plateau après avoir vendu leur 15 m2 parisien. Dans une autre vie, peut-être. J’avais juste mon dernier versement de chômage de côté, soit 1000 euros.

C’est aussi à ce moment-là, en 2016, qu’avec ma conjointe, on a décidé de lancer les démarches pour mon immigration (avec l’aide d’un avocat, « au cas où ») et… de fonder notre famille. On était sur notre lancée, sur notre petit nuage avec l’envie de dévorer la vie sans attendre une minute de plus, même si on n’avait presque pas un rond.

Tout nous paraissait possible, étrangement. Heureusement.

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La réalité rattrape la fiction

En 30 minutes, l’affaire est pliée, il me certifie que mon idée sera brevetée dans quelques mois et qu’il s’occupe de tout avec son équipe.

« Il nous manque combien pour le loyer? Ah, mais attends, c’est bon, je vais vendre ma voiture en France. Et la Wii, on s’en sert encore? On la vend? Le chien? Je rigole, ça va… » On en était là. En vrai, c’était beau à voir. Et parfois dur à supporter de vivre d’amour et d’eau fraîche. J’avais l’impression de « payer cher » mon immigration, mais surtout, de faire trimer ma moitié. Insupportable à mes yeux, mais rien d’anormal pour elle, qui m’a sauvé la mise à plus d’une reprise. Toujours est-il qu’il a fallu s’y faire et avancer les yeux fermés, la tête froide. Marche ou crève.

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Avec le recul, c’était de la folie : on vivait au jour le jour, d’une paie à l’autre, plus souvent à découvert qu’à épargner.

« J’ai vu une pub dans le métro pour des tests médicaux rémunérés, je pense que je vais postuler, ça va nous aider. T’en penses quoi, mon cœur? », que j’ai demandé un jour à ma conjointe. J’ai rarement entendu un silence aussi bruyant au bout du fil. Le calme avant la tempête qui m’attendait quand je suis rentrée dans notre placard du Mile End. « Il est strictement hors de question que tu joues le cobaye pour renflouer notre compte en banque, t’es malade ou quoi? T’as quoi comme autre idée stupide dans le genre? »

Une idée qui (soi-disant) rapporte

J’en avais une bien pire, hélas. Mais je ne le savais pas encore.

Petite note en cours de route : je ne sais pas vraiment pourquoi j’écris ce texte si ce n’est pour « prévenir », pour rappeler que ça peut arriver à tout le monde de se faire niquer berner comme je l’ai été.

Quand on cherche, par tous les moyens, à sauver les meubles, à trouver de l’argent pour subvenir à des besoins élémentaires (manger et dormir à l’abri), on est plus vulnérables et crédules que jamais. J’en ai fait les frais, littéralement.

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Un jour de juin 2016, je me réveille, la tête en vrac après avoir rêvé d’un concept que je me voyais déjà proposer à plusieurs cliniques de fertilité, à Montréal et ailleurs. Tout me paraissait fluide et il me fallait juste « breveter » cette idée folle.

Je vous la fais courte, mais voilà comment, par une certaine folie des grandeurs, je me suis retrouvée sur le site de la Fédération des inventeurs du Québec à chercher le contact d’une personne avec qui je pourrais discuter. L’organisme semble sérieux, le nom en jette.

Je contracte (la boule au ventre) un prêt étudiant, je demande de l’aide à mes proches. Le cercle vicieux est amorcé.

Mi-juin 2016, je suis en tête-à-tête avec le directeur de la Fédération des inventeurs du Québec dans un café du Mile End, à deux pas de chez moi. Le courant passe bien, je lui « vends » mon idée qu’il trouve « géniale » : en 30 minutes, l’affaire est pliée, il me certifie que mon idée sera brevetée dans quelques mois et qu’il s’occupe de tout avec son équipe. « En tout et pour tout, il faudrait que tu nous verses un peu plus de 3000 $ pour qu’on s’occupe de ton brevet, mais tu peux le faire en plusieurs versements, pas de problème, me dit-il. Et bravo encore pour cette idée, ça va marcher, il fallait y penser. »

Il n’en fallait pas plus pour m’amadouer.

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Et maintenant, de retour à la réalité

Mes yeux brillent, mon coeur bat la chamade… « Je n’aurai peut-être pas besoin de vendre ma voiture si mon “invention” fonctionne… » Ça s’emballe sous mon crâne, tout me parait si simple et fluide. C’est presque trop beau pour être vrai. Ça l’est.

Ma conjointe est très sceptique, mais, comme à son habitude, elle me laisse libre de faire mes propres choix. Elle me prévient toutefois qu’on ne pourra rien payer de notre poche pour ce pseudo-brevet. « Je sais, ne t’en fais pas. »

Rapidement, les premiers courriels de la Fédération des inventeurs du Québec fusent dans ma boîte, je reçois les premières factures. La machine est lancée. Je contracte (la boule au ventre) un prêt étudiant, je demande de l’aide à mes proches. Le cercle vicieux est amorcé.

La somme est finalement versée. Et… plus rien.

Enfin si, des foutaises. Du temps perdu, une confiance rompue et de l’argent parti en fumée.

Je cherche encore la morale de cette histoire, je ne suis pas sûre qu’il y en ait une.

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La suite est de notoriété publique, je fais partie des centaines de Québécois.es berné.e.s par Christian Varin et je ne suis pas la plus à plaindre, loin de là.

Et maintenant quoi?

Je cherche encore la morale de cette histoire, je ne suis pas sûre qu’il y en ait une. Si ce n’est qu’on ne m’y reprendra plus, comme le corbeau de Lafontaine, et que j’ai appris à me méfier des renards qu’on croise en chemin. Certes.

Et puis, si j’avais su… J’aurais dû me douter que c’était douteux, ces paiements par virements, ces fautes d’orthographe récurrentes dans des documents dits officiels, ces silences, etc. Si j’avais su… Facile à dire. Il faut croire que la précarité rend parfois aveugle, autant que l’amour.

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Au moins, maintenant, je sais. Même si j’ai toujours du mal à dealer avec le sentiment de culpabilité qui m’habite vis-à-vis des personnes qui m’ont aidée et que j’ai embarquées, malgré moi, dans la gueule du loup. Quand je fouille dans ma mémoire, cet épisode ressurgit souvent comme celui qu’il me tarde d’évacuer coûte que coûte, une fois la justice rendue. « Ça va s’arranger, ne t’en fais pas et ce n’est que de l’argent. Il y a plus grave que ça dans la vie. » Et dire qu’elles trouvent encore le moyen d’être bienveillantes avec moi, mes bonnes étoiles.

L’avenir dira si je reverrai un jour ces 3000 $ que je n’aurais jamais dû dépenser. Je sais déjà ce que j’en ferai : des heureux.ses.

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