Rodolphe Beaulieu

Les 2 Lettreurs qui redorent les rues, une enseigne à la fois

Balade avec Alexandre Saumier Demers et Malcom McCormick, alias les 2 Lettreurs, alors qu’ils enjolivent la façade d’un bar montréalais.

Déambuler. Partout. Nulle part. Mais principalement dans les rues. Voilà ce qui m’assure de passer un bon moment. Je ne compte plus le nombre de fois que j’ai descendu la Main à pied, de la rue Jean-Talon au centre-ville, avec pour seule intention d’observer. Les gens, les murales, les commerces puis leurs façades.

Parce qu’il peut assurément y avoir quelque chose d’esthétique dans une façade de magasin. Que ce soit une marquise, un néon ou tout simplement du lettrage. Des détails, anodins pour plusieurs, mais qui ne passent plus inaperçus une fois qu’on y porte attention. Un peu comme les vieilles publicités sur les côtés de bâtiments, ces ghost signs qui s’effacent au gré du temps, dans la plupart des métropoles nord-américaines.

La première fois que je les ai rencontrés, ils étaient perchés au coin de la rue Beaubien et de l’avenue du Parc, affairés sur leurs échelles à remplir les lettres d’or qui trôneront sur une nouvelle taverne du Mile-End.

Ces deux gars perchés sont les 2 Lettreurs; un duo dont l’histoire a débuté avec une date qui s’est tranquillement transformée en partenariat d’affaires. Alexandre Saumier Demers fréquentait une Britanno-Colombienne qui était l’amie de Malcolm McCormick. Les deux gars ont fini par se rencontrer un été, lors du passage d’Alexandre en Colombie-Britannique. C’était en 2012, au balbutiement de leur relation avec le lettrage d’enseigne.

« Un peu par hasard, on s’est revus plus de quatre années après cette première rencontre. Moi, j’avais une job à temps plein en typographie et je faisais un peu de lettrage à temps partiel. Malcolm se cherchait du boulot et j’étais pas mal son seul contact en ville. »

Voir deux jeunes âgés de 30 et 29 ans, armés de pinceaux, s’attaquer aux façades d’un commerce, c’est peu courant. L’apparition d’ordinateurs, de logiciels et de nouveaux matériaux a mené à la quasi-extinction du métier.

Alexandre est spécialisé en design graphique et en dessin de caractères. Ancien typographe de la fonderie typographique Coppers and Brasses, il était tanné de passer huit heures par jour devant son ordi et souhaitait retrouver le feeling des traits de crayon et des coups de pinceau. Et Malcolm voyait dans le lettrage d’enseigne la possibilité de combiner les aptitudes qu’il avait acquises dans le domaine des beaux-arts à quelque chose d’un peu plus commercial.

Voir deux jeunes âgés de 30 et 29 ans, armés de pinceaux, s’attaquer aux façades d’un commerce, c’est peu courant. L’apparition d’ordinateurs, de logiciels et de nouveaux matériaux a mené à la quasi-extinction du métier. Au cours des dernières années, les lettreurs sont devenus plutôt rares, et ce, partout dans le monde.

Encore actifs, de vieux routiers de la première génération de lettreurs roulent encore leur bosse dans la province, malgré de nombreuses années passées à se buter contre les méthodes d’affichage modernes. Pensons ici à Pierre Tardif de Québec et à Claude Dolbec, légende de la Main à Montréal qui est responsable de la majorité des enseignes peintes du boulevard Saint-Laurent.

« On a eu la chance de rencontrer Claude dernièrement. On était plutôt nerveux de voir s’il approuvait notre pratique. T’sais, deux autodidactes qui travaillent comme bon leur semble… Mais il était super content que le métier perdure et qu’il y ait une nouvelle génération qui prenne finalement le relais. »

Bien qu’ils aient deux parcours complètement différents, la répartition des tâches est beaucoup plus fluide qu’on l’imagine : Alexandre est l’expert des lettres et du design, tandis que Malcolm s’occupe des couleurs et de la peinture.

La plus grande source de satisfaction de ces deux adeptes du travail manuel et de l’artisanat est la matérialisation d’une œuvre devant leurs yeux. Une fois installée, l’enseigne, bien que conceptualisée en atelier, se commence et se termine sur place en quelques heures de travail. Pas de fichier de travail numérique. Aucune trace enregistrée sur un ordinateur.

« T’es plus présent, t’es physiquement là et tu fais des choix sur place. Tu t’adaptes à l’environnement. Le design intérieur et la vibe de la place peuvent influencer notre travail. Peut-être que ce sera un changement de couleur, un ajout au design, qu’importe. »

« Lorsque vous regardez une peinture, vous pouvez sentir la présence du peintre. On pense sincèrement qu’on peut obtenir une réaction similaire face à une enseigne bien peinte. »

Et cette attention du détail, on peut la retrouver un peu partout en ville. Au casse-croûte Chez Tousignant, où l’aspect vintage des diners des années 1950-1960 est fidèlement représenté; au Cinéma Moderne, où le lettrage d’or inspire le raffinement; et à la crémerie Swirl, dont la façade donne automatique envie d’un bon twist en plein soleil.

Les clients des 2 Lettreurs sont variés. Cafés, restaurants ou boutiques indépendantes, tous sont à la recherche de ce côté artisanal qu’apporte la création pour bonifier la façade de leur établissement.

« Les enseignes sont souvent la dernière étape dans les dépenses des commerçants, mais cet investissement ne doit pas être pris à la légère. C’est peut-être la dernière étape d’un projet, mais c’est souvent la première chose qu’un client va voir. »

Du lettrage tout en subtilité à l’enseigne complètement pétée avec des couleurs folles et des feuilles d’or, les deux artistes estiment que le lettrage d’enseigne peut provoquer la même réaction chez le promeneur qu’une toile. Grâce à leur travail, la rue devient en quelque sorte une salle d’exposition.

« Lorsque vous regardez une peinture, vous pouvez sentir la présence du peintre. On pense sincèrement qu’on peut obtenir une réaction similaire face à une enseigne bien peinte. »

Précisons que ces deux passionnés n’ont pas la prétention de « redorer » les rues des villes comme telles, mais ils le font bien malgré eux. Tous ces petits détails sur les façades ajoutent chaleur et personnalité, non seulement aux commerces ornés de lettrage, mais aussi à toutes les rues. 

Lors de votre prochaine promenade en ville, portez attention à ces subtils coups de pinceau, car nos rues sont belles. Il suffit de s’attarder aux détails.

Du même auteur

Vous n'allez pas rester là sans rien dire ?
Faites-vous entendre...

mode_comment Afficher les commentaires keyboard_arrow_down keyboard_arrow_up