Pierre-Nicolas Riou

L’erreur fatale

Il y a quelque temps, Émilie a écrit un texte sur la vie en couple chacun chez soi. Cela a inspiré notre collaborateur Patrick à nous donner ses raisons de préférer la formule “deux personnes, deux adresses”.

Ça fait cinq ans que je vis seul.

C’est sûr que j’aurais pu me trouver un coloc après ma dernière rupture, mais l’appart est un peu trop petit pour deux personnes indépendantes. Il a comme été conçu pour un couple. J’aimerais pas non plus avoir à transférer mon bureau dans ma chambre; vu que je travaille à la maison, je passerais presque tout mon temps dans la même pièce.

J’aurais aussi pu déménager dans plus grand avec l’éventuel nouveau coloc, mais j’aime bien vivre là où je suis. C’est assez joli, bien situé, pas trop cher — une rareté, de nos jours. J’ai donc fait le calcul et déterminé que mon budget me permettait d’y rester seul — moyennant quelques sacrifices, bien entendu.

Faut dire qu’avec le temps, mes revenus ont augmenté, alors que ma tolérance pour les petits défauts et les habitudes un peu étranges des autres a diminué. Ça va dans les deux sens, d’ailleurs. J’ai aucun doute que mes goûts musicaux en exaspèrent plus d’un. Sans l’amour comme motivation, il y a de ces choses qu’on se demande pourquoi on endurerait.

C’est comme ça que j’ai redécouvert la joie de pas partager mon espace vital. Au début, c’est le bonheur total. On fait ce qu’on veut quand on veut, on a rien à négocier et, surtout, on a pas à régler les problèmes de quelqu’un qui finit par nous sembler incapable ne serait-ce que d’attacher ses souliers.

Sauf que le temps nous joue des tours.

On s’aperçoit après quelques années qu’on s’ennuie de sentir l’odeur d’un autre homme dans la maison. Qu’à bien y penser, ça nous énerve un tout petit peu que tout soit toujours exactement là où on l’a laissé, comme on l’a laissé.

On commence à avoir l’impression que notre vie manque peut-être de spontanéité, d’imprévu. Les amants qui passent de temps en temps, même quand ils restent à coucher, c’est pas pareil. Ils nous suggéreront jamais de changer un cadre de place pour qu’on se rende ensuite compte que c’était exactement ça qui clochait dans le salon.

C’est vrai que ce serait bien d’avoir une petite surprise de temps en temps, quelqu’un qui prépare le repas et qui nous serre fort dans ses bras après une longue journée de travail sans qu’on ait à prendre rendez-vous une semaine avant et à passer à la SAQ pour pas se sentir cheap.

Malheureusement, ce sentimentalisme qui nous gagne, cette nostalgie des moments d’intimité, de complicité, de complémentarité, c’est un leurre, une dangereuse illusion. C’est l’ennemi qu’on porte en soi, et il faut l’abattre.

On doit jamais oublier les vêtements éparpillés sur le plancher. La vaisselle de trois jours pas lavée à notre retour d’un week-end dans la famille. Et surtout, les questions piégées comme “As-tu pensé à ton souper?” quand monsieur a passé l’après-midi effoiré sur le divan à fumer des joints qu’il a même pas eu la décence de partager.

C’est tout un monde qui se révèle à toi dans cette question : le monde auquel tu vas être condamné à perpétuité si tu la laisses passer. Parce que de toute évidence, ça signifie qu’aux yeux de ton conjoint, le souper, c’est pas sa responsabilité — c’est une faveur qu’il te fait quand il le prépare. La seule réponse valable (et qui puisse servir à mettre fin à l’erreur avant que les choses dérapent), c’est “Oui, j’ai pensé à mon souper. Je vais aller manger au resto du coin pendant que t’empaquettes tes affaires.”

En révisant mon historique relationnel, à l’époque où je souhaitais tirer les leçons de mon dernier échec amoureux, j’ai constaté que toutes mes relations qui ont foiré ont commencé à se détériorer à partir du moment où on a emménagé ensemble.

Dans un cas extrême, la première chicane a eu lieu le jour même, dans le bureau de location de la camionnette avec laquelle on devait apporter ses meubles à l’appart. Avant ce jour-là, il avait été parfait, toujours attentif, respectueux et affectueux. Tout ça s’est arrêté d’un coup. C’était tellement soudain et catégorique que ça m’a pris un an pour me remettre du choc… et mettre fin à l’imposture.

Accepter de vivre avec son chum, c’est commettre l’erreur monumentale de lui dire : “T’as pus besoin de faire d’efforts pour que je reste avec toi.”

C’est une autorisation à l’inertie, à l’indifférence, au manque de respect. Le “ouf!” qu’on entend quand il dépose sa dernière boîte au plancher, c’est pas un soupir d’exténuement; c’est l’affirmation qu’il a atteint son but, et qu’à partir de là, ça va être dur de le faire bouger.

Dès que commence la cohabitation, les deux vies sont tellement entrelacées que ça devient complexe, donc difficile, de défaire tous ces liens. Par conséquent, la situation se prête à toutes sortes d’abus. Et si par malheur l’autre a comme tactique de dire “non” à tout ce qu’on lui demande pour démontrer son indépendance et sa force de caractère, peut-on vraiment s’attendre à ce qu’il en abuse pas?

Quand des différends surgissent, les gens de bonne volonté vont chercher à les résoudre et à trouver des solutions. Ils vont, avec patience, essayer de comprendre le point de vue de l’autre. Mais à quoi ça sert quand ce point de vue, c’est “T’es pogné avec moi, j’vas en profiter autant que je peux “?

Signer un bail avec son bien-aimé, c’est s’assurer qu’il va bientôt cesser de l’être.

C’est sonner la fin définitive de la phase de la séduction, du charme, des petits égards qui semblaient pourtant si naturels de sa part (et qui font qu’on craque et qu’on voit des possibilités d’avenir à deux). Tout ce qui reste après, c’est la triste réalité — les défauts qu’il avait jusque là réussi, distance aidant, à nous cacher.

La question qu’on doit se poser avant d’emménager avec son chum, c’est si on veut vraiment la connaître, cette réalité.

Patrick, collaborateur des RoseMomz

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