Alexis Boulianne

L’employée de pizzeria devenue gourou du zéro déchet

Une crise nationale du plastique qui change les visions.

Passer de mettre des tranches de pepperoni sur des pizzas à lancer le premier magazine zéro déchet de la Corée du Sud : c’est le parcours insolite de Bae Min-ji, qui a eu comme improbable alliée une crise nationale du plastique.

En janvier 2018, la Chine a annoncé qu’elle cessait d’importer les déchets plastiques qui n’étaient pas purs à 99,5%. Lâchés du jour au lendemain par l’ancien champion du recyclage, plusieurs pays, dont le Canada et la Corée du Sud, ont vu leurs centres de tri déborder et des montagnes de déchets s’accumuler dans les rues.

« Je suis presque contente que cette crise soit arrivée, parce qu’avant, personne n’achetait mon magazine, personne ne le lisait, tout le monde s’en foutait. »

Incidemment, les copies du magazine de Bae Min-ji, SSSL, ont commencé à s’envoler. « Je suis presque contente que cette crise soit arrivée, parce qu’avant, personne n’achetait mon magazine, personne ne le lisait, tout le monde s’en foutait », raconte-t-elle en riant dans les petits locaux qui accueillent son équipe, en plein coeur du Parc d’Innovation de Séoul.

Les poubelles sont pleines

C’est que, depuis des décennies, des militants environnementalistes n’ont cessé d’interpeller le gouvernement coréen pour mettre de l’avant des mesures écologistes, comme interdire les gobelets de café à usage unique, en vain.

« La crise soudaine s’est accompagnée de mesures mises en place tout aussi rapidement. Du jour au lendemain ou presque, le gouvernement a interdit les gobelets jetables. C’est presque fâchant de voir à quel point ça aurait pu être fait facilement. Au moins, les choses commencent vraiment à changer », affirme l’éditrice.

Bae Min-ji est une des rares prophètes en son pays. La jeune femme travaillait il y a quelques années dans une franchise de Domino’s Pizza et vivait pleinement le mode de vie coréen, axé sur les plats à emporter et les sacs en plastique.

C’est l’autrice française Béa Johnson qui a semé le germe d’un changement de vie radical chez elle avec son livre Zero Waste Home. « J’ai réalisé qu’il y avait des gens qui pratiquaient un mode de vie zéro déchet et que c’était un objectif atteignable. Je suis devenue super intéressée là-dedans et j’ai commencé à essayer de mettre ça en place, étape par étape », se souvient-elle de sa voix douce.

Ses déchets disparaissaient au même rythme que l’enthousiasme qu’elle éprouvait à travailler dans une pizzeria, un commerce qui produit des déchets à la pelletée. Bae Min-ji a donc claqué la porte de Domino’s Pizza en espérant pouvoir ouvrir celle de son propre magasin axé sur le zéro déchet.

« C’était en 2016 et à ce moment-là, personne ne connaissait quoi que ce soit au zéro déchet. »

« C’était en 2016 et à ce moment-là, personne ne connaissait quoi que ce soit au zéro déchet. J’ai réalisé que je n’aurais aucun client si je ne prenais pas la peine d’éduquer les gens », raconte-t-elle. 

Plonger dans le zéro déchet

Avec son papier recyclé et son encre de soya, le magazine est pensé pour être durable, partagé et vert.

N’ayant aucune expérience d’écriture ou d’édition, Bae Min-ji a tout de même plongé dans l’univers du magazine. Et le premier numéro de SSSL est né, un objet léché aux photos attrayantes, qui tient presque plus du magazine de mode que du guide écolo. Avec son papier recyclé et son encre de soya, le magazine est pensé pour être durable, partagé et vert.

« Tous les livres que je lisais avant de commencer mon magazine étaient soient vraiment plates, ou annonçaient essentiellement que l’humanité était condamnée. J’avais envie de créer quelque chose d’instructif, mais qui soit aussi divertissant », explique-t-elle.

Si le succès du magazine s’est tout d’abord fait attendre, les convictions de Bae Min-ji ont eu un impact notable et rapide sur son entourage. Interloqués à la vue des tasses réutilisables et des sacs écologiques que la jeune femme s’est mise à traîner partout où elle allait, ses amis se sont peu à peu mis à s’informer sur les gestes qu’ils pouvaient eux aussi poser au quotidien pour aider la planète.

Les personnes plus âgées de son entourage, qui ont vécu la Guerre de Corée ainsi que les dictatures et massacres politiques subséquents, ne sont pas un auditoire aussi conquis. « Pour eux, l’avènement du plastique correspond à celui d’un mode de vie pratique et confortable. Leur demander de retourner à quelque chose qui ressemble plus à ce qu’ils ont connu avant, c’est comme leur demander de régresser. Je pense qu’il faut miser sur notre génération », remarque-t-elle.

Au moment où des conteneurs de déchets canadiens rentrent au bercail et où les pays sud-asiatiques commencent à mettre en place des mesures afin de lutter contre la production de déchets plastique, Bae Min-ji espère que les jeunes seront capables de changer sans chercher à désigner un coupable. 

« Le but, ce n’est pas de pointer les autres du doigt ou de se faire sentir coupable. Je pense qu’on peut s’interroger sur notre mode de vie, essayer de s’améliorer et surtout, trouver du bonheur là-dedans. C’est ça le but du mouvement zéro déchet », affirme-t-elle avec un sourire plein d’optimisme.

Ariane Labrèche et Alexis Boulianne sont deux journalistes qui ont décidé de faire comme tous les milléniaux et de partir en voyage pendant un an. Ils ont lancé leur propre plateforme, Kilomètres, où ils parlent d’enjeux sociaux à l’international, de trucs de voyage et de bonne bouffe.

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