Faut qu’un gars se refasse

L'égaré errant : Épisode 6

(Pour relire le cinquième épisode, c’est ICI.)

Il semblerait que j’ai aussi droit à une situation favorable de temps à autre. Je me prélasse dans de beaux draps parfumés par un lavage récent. La dame à mes côtés a la tête enfouie dans l’oreiller, mais c’est une bonne chose, car elle respire toujours. Et je la connais. Peu, mais je connais son nom et c’est déjà beaucoup. Je sais qu’elle est charmante et surtout je sais que si jamais elle a un conjoint terrible et démesuré, il ne risque pas de surgir ici, dans mon rêve, parce que je suis chez-moi, dans ma demeure immaculée, parfumée de citron et de lavande, gracieuseté de maman, l’Ingératrice.

Je vous raconte :

Après le départ de mon père, un chèque de 2500$ dans une poche, une haine viscérale et un respect tout aussi profond pour mon géniteur dans l’autre, je me mis à la recherche d’une situation stable. Je devais retrouver mon permis et mes immatriculations. Surtout, je devais régler mes comptes avec la pauvre imitation de Hulk Hogan.

Ma mère se pointa à la maison pour me réconforter, nettoyer ma litière, entendre les détails précis de mon malheur et déplorer le sens de l’humour de son mari. Puis quelques heures plus tard, elle me laissait au poste de police de St-Jérôme et elle prit le chemin du Carrefour du Nord, histoire de voir si elle n’allait pas y croiser un autre de mes enfants illégitimes. De mon côté, j’allai m’adresser à l’agent Gauthier assis l’autre bord d’une fenêtre de verre. Manifestement, il n’avait rien à cirer de défendre ma tête de civil mal léché. Si au moins il avait eu la mythique moustache de morse pour cacher son expression de dédain alors qu’il me promettait de voir ce qu’il pouvait faire.

Derrière moi, dans la salle d’attente, une personne s’esclaffait. C’était de moi qu’elle se foutait. Comme si je n’avais pas assez de mon père pour jouer ce rôle. Je me retournai pour intervenir et je vis une resplendissante jeune femme qui n’en pouvait plus de se contenir. Je voulais être offusqué, mais la vue de son corps qui tressautait et de son visage crispé par l’hilarité de mon récit me désamorça. Je pris place à ses côtés laissant un siège libre entre nous deux et j’expirai profondément avant de lui sourire.

Elle était excessivement mignonne avec ses cheveux bruns bouclés, presque crépus et ses yeux légèrement bridés, résultat d’un délicieux métissage, une denrée rare dans ce coin consanguiné. Puisqu’elle avait si aisément cassé la glace entre nous deux, je n’eus aucun scrupule à lui demander, le plus familièrement du monde, ce qu’elle faisait là.

– Bof, j’me suis fait avoir. Un arnaqueur m’a volé un peu pas mal de cash.

Elle me raconta, sans gêne aucune, une combine dans laquelle elle était naïvement tombée. Je n’ai pas compris tous les détails, mais ça impliquait qu’un homme, un inconnu, déposait un chèque dans son compte bancaire à elle pour ensuite la payer sur le champ avec ce même argent pour un travail qu’elle n’avait pas encore accompli. La suite évidente : enveloppe vide et monsieur disparu.

– Comment t’as fait pour te laisser arnaquer de même? lui demandai-je, surpris par autant de crédulité chez une femme en apparence si dégourdie.

– Ben, on dirait que j’suis pas la seule à me faire avoir quand j’ai un verre ou deux dans le nez… et à avoir une confiance aveugle envers les gens. Au moins, j’suis restée habillée tout le long, moi.

Effectivement, j’étais très mal placé pour faire la morale à qui que ce soit sur ce sujet.

L’agent ressurgit d’on ne sait trop où. Il affichait maintenant un air sérieux. Il m’énervait. Décidément, j’avais vu trop de policiers ces derniers jours.

– Monsieur Légaré, j’ai quelques questions pour vous. Premièrement, est-ce que vous connaissez le nom ou le matricule de ce monsieur qui vous aurait supposément floué?

– Euh, non, mais j’pourrais retrouver son adresse.

– Son adresse civile monsieur? Vous me disiez avoir dormi chez une dame. Et qu’elle n’était plus avec le monsieur en question?

– Oui, mais c’est son ex, elle pourrait savoir…

Il me coupa :

– Écoutez monsieur, j’ai une deuxième question avant qu’on poursuive : Vous a-t-il touché, malmené ou menacé ?

– Euh, non, mais il m’a piégé à l’autre bout du monde, puis…

Derrière moi, les rires étouffés de la belle me déconcentraient.

– Et j’ai une troisième question avant que vous répondiez à la deuxième : avez-vous, oui ou non, omis de payer vos plaques et votre permis pendant près de deux mois ?

– Oui, mais…

Je ne pus finir ma phrase qui n’avait pas vraiment de suite de toute façon.

– J’pense que je ne peux rien faire pour vous à part recevoir le paiement de vos contraventions monsieur. J’vais vous donner un conseil : laissez tomber votre plainte. C’est juste un conseil, si vous y tenez vraiment, je peux vous fournir les papiers nécessaires, mais ça ne vous mènera nulle part d’intéressant.

Il appuya le dernier mot d’un clin d’œil persuasif qui en disait long sur la solidarité policière. Je n’étais pas d’accord du tout, mais les bruits derrière ne m’aidaient guère à garder le sérieux de mes convictions. Je me retournai pour apercevoir la jolie dame pliée en deux dans une contorsion inappropriée. J’abdiquai et renonçai à mes droits et je payai une somme faramineuse à l’État, alors que je savais être une pauvre victime.

Cela fait, je retournai m’installer à côté de madame pour lui demander son nom avant de quitter. Je devais me présenter à la SAAQ et ensuite me rendre au centre d’achat tandis qu’elle devait probablement faire l’énoncé de ses mésaventures à l’agent compréhensif et dévoué. Il me sembla pertinent de tenter de mettre la main sur son numéro de téléphone.

– Tu sais, on pourrait prendre un verre amadné. Moi c’est Étienne, toi ?

Je ne m’attendais pas à sa réponse :

– Au diable mon nom, on va tu prendre une bière tout de suite, j’te le dirai après qu’on ait trinqué à nos déboires. Ils le retrouveront jamais mon voleur de toute façon. Ok?

– Oui, mais ma m…

Je laissai tomber l’histoire de ma mère qui m’attendait au Carrefour. Elle méritait mieux qu’une histoire vraie d’une platitude triste et embarrassante. La SAAQ pouvait attendre une journée de plus.

– On y va. J’annule mon lift.

S’ensuivit une soirée des plus excellentes. Nous avons fait connaissance dans un bar crade de St-Jérôme-des-Vices et avant d’être amochés, nous avons transféré, à bord de son véhicule, vers Ste-Adèle, pour continuer notre soirée au judicieusement nommé Le Tavernak. Tard dans la nuit, trop affectés, nous avons parcouru à pied les deux kilomètres jusqu’à chez-moi dans l’allégresse la plus libidineuse.

Elle s’appelle Évelyne et elle dort à mes côtés. Elle est drôle, belle, un brin candide, mais farouchement intelligente.

Je suis allongé et je pense à ma mère. Non parce qu’une jolie femme nue dont les origines se perdent dans le temps et se confondent sur tous les continents me rappelle ma mère, mais parce que ma mère a peut-être raison. Toute cette triste histoire semble avoir eu une finalité. Peut-être que, possiblement que, et ça me lève le cœur de répéter cette formule de matante simpliste, rien n’arrive pour rien.

À suivre…

Illustration par Grégoire Mabit

Le septième épisode est ICI.

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