L’échec du corps

Il y a de ces histoires de souffrance qu’on écoute sans entendre. Parce que c’est trop dur. Parce qu’on aime mieux pas imaginer cette vie-là. Cette vie misérable où on a tout le temps mal. On dit “shit, c’est pas drôle ça” et on force notre cerveau à passer à autre chose.

Des histoires injustes de souffrance, il y en a des tonnes.

Il y a celle de Claude, le père d’une de mes meilleures amies, un homme brillantissime qui est cloué dans un fauteuil roulant depuis presque deux décennies à cause de la foutue sclérose en plaques. Il y a celle de mon oncle Marcel, et certainement d’au moins un de vos proches, qui a souffert le martyre pendant des mois à cause d’un cancer.

Il y a aussi celle de mon amie Julie. Elle va avoir 30 ans dans un mois et son corps l’a lâchée.

Moi, l’année passée, j’ai eu trois verrues plantaires à cause de la piscine et j’ai chialé pendant des semaines parce que les brûlures à l’azote liquide me donnaient mal au pied. Quand je danse, parfois le lendemain j’ai mal à la hanche parce même si je rêve d’avoir l’élégance d’une ballerine, semble-t-il que j’ai plutôt l’air d’un pogo. Et quand je bois quelques verres de trop, grande surprise, j’ai un petit mal de tête. Mais tous ces petits bobos, ils sont dus au gros fun que j’ai presque quotidiennement. Ils sont dus à la vie qui est belle.

Mais il se passe quoi quand la douleur prend le contrôle sur la vie?

Tout ça à cause d’une stupide mâchoire

Mon amie Julie vit, ou plutôt survit, avec une douleur qui la poignarde à tous les instants du jour et de la nuit. Même si elle a une maîtrise, même si elle dirigeait une petite entreprise, même si elle a une voiture et qu’elle adore aller au cinéma, elle passe la plus grande partie de sa vie dans son appartement à essayer d’apaiser son mal de mâchoire. Oui oui, de mâchoire. Il y a quinze ans, elle s’est décroché la mâchoire en vomissant (ce n’est pas une blague). Le médecin l’a ensuite mal “raccrochée” et tout a fini par s’user. Tsé quand ton articulation n’est plus qu’un bon vieux souvenir… Depuis, elle enchaîne les opérations, elle est une abonnée des hôpitaux, elle avale des antidouleurs à la pelle et elle pleure parce qu’elle a mal.

Sa souffrance est tellement intense, qu’elle a dû arrêter de travailler. Ça fait deux ans qu’elle vit grâce à ses assurances. Elle ne peut plus conduire parce qu’elle est tout le temps buzzée par les médicaments. Quand elle a une bonne journée, elle réussit à aller promener son chien dans le quartier. Quand elle a une mauvaise journée, elle doit demander à son chum, à sa mère et même à ses belles-filles de lui donner son bain.

Elle a 30 ans! Pis à cause de sa maudite mâchoire, sa famille doit parfois la laver?

Encore une fois, ce n’est pas une blague. Ni une simple badluck.

L’enfer à 30 ans

 Elle prend du Dilaudid et de l’Hydromorph Contin pour aider son corps à vivre avec cette douleur. Ce sont parmi les narcotiques les plus forts sur le marché qui peuvent créer de très graves problèmes de dépendance. Julie, elle, en prend depuis un an et demi. À des doses qui font peur. Mon père, qui est pharmacien, est tombé par terre quand il a su ça.

Ses médicaments lui causent aussi des problèmes de nausée, d’étourdissement et de constipation. “Tu peux leur dire que ça fait deux ans que j’ai pas chié normalement.” Sexy tout ça pour une jeune femme de 30 ans.

Toute cette douleur, je ne la comprendrai fort probablement jamais (enfin, j’espère). Mais elle me tue. Parce qu’elle tue mon amie à petit feu. Je sais qu’il y a du monde plus mal en point qu’elle. Certains perdent carrément des membres ou deviennent paralysés. Des enfants meurent. Il y aura toujours quelqu’un de pire. Mais on fait quoi quand notre amie nous dit que si ce n’était pas de ses belles-filles qu’elle a vu grandir et qu’elle aime plus que tout au monde, elle se tirerait une balle dans la bouche?

Un peu d’amour dans la noirceur

Je voulais qu’elle écrive cet article elle-même pour raconter son expérience – qui suis-je moi pour parler de souffrance physique?; je ne me suis jamais cassé un bras ou un orteil – mais elle trouvait ça émotivement trop difficile. Même si elle est suivie par une tonne de spécialistes de la santé, elle fait des crises de panique. Elle prend des antidépresseurs. Elle a peur que ce soit ça sa vie.

Toute sa vie.

Il n’y a ni morale, ni message, ni fin heureuse à ce texte. Mais j’avais envie quand même de partager son histoire. Au mieux, peut-être qu’une autre personne qui vit aussi de la souffrance se reconnaîtra un peu…

Mon seul espoir pour Julie, c’est qu’elle est une force de la nature. C’est le genre de personne qui aime férocement. Si quelqu’un attaque un de ses proches… oh boy! Bonne chance! Elle a cette puissance et ce caractère qui pourraient tout anéantir. C’est sûr qu’avec la “dureté de son mental” et un poing, elle pourrait fracasser des briques. Bon, je ne lui conseille pas d’essayer. Elle a déjà assez mal de même…

Alors on fait quoi quand notre amie nous dit qu’elle aimerait mieux mourir que de vivre une vie de souffrance physique comme ça?

On l’écoute, même si on a de la peine et qu’on ne sait pas quoi dire. On lui apporte des toutous roses qu’on appelle Justine Trudeau pour la faire rire, même si c’est pas si drôle que ça. On lui dit que son chien est beau, même si on le pense pas vraiment (scuse, Julz). Et on est là pour elle. Jour et nuit.

Même si on est soi-même morte de peur.

Pour lire un autre texte de Catherine Lalonde : “Mes 13 pires ‘dates’ à vie”

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