Le voyage ou la fuite ?

La promesse de Saint-Jacques de Compostelle

Quand il ne peut plus lutter contre le vent et la mer pour poursuivre sa route, il y a deux allures que peut encore prendre un voilier : la cape le soumet à la dérive du vent et de la mer, et la fuite devant la tempête […].

La fuite reste souvent, loin des côtes, la seule façon de sauver le bateau et son équipage. Elle permet aussi de découvrir des rivages inconnus qui surgiront à l’horizon des calmes retrouvés. Rivages inconnus qu’ignoreront toujours ceux qui ont la chance apparente de pouvoir suivre la route des cargos et des tankers, la route sans imprévu imposée par les compagnies de transport maritime.

— Henri Laborit, Éloge de la fuite

Le 11 décembre 2013, un peu passé midi, je suis affaissé sur les rochers noirs à l’extrémité de Muxía, un petit village côtier de Galice, en Espagne. Je fais face à l’océan Atlantique.

Mon pèlerinage est terminé.

Je suis évaché et je fixe l’horizon. J’ai des cernes creux rougis de larmes ou de froid et mon épaisse tignasse fouette au vent. Je crois qu’à ce moment, la différence entre un hobo et moi s’arrête à la couleur fluo de mon linge. J’étais pas mal plus présentable lors de mon départ trois mois plus tôt, à Paris. Deux mille kilomètres à pied plus tard, j’en suis là, au bout du monde et du rouleau.

Victor Hugo disait que le marcheur est un géant nain. Là, je peux très bien m’identifier à cette drôle d’ambivalence de se sentir à la fois au comble de l’humilité et au sommet de sa puissance.

Je rentre à Montréal la semaine suivante.

Je reviens vers ma job que je m’étais promis de quitter. Mes collègues se moquent de ma barbe de trois mois. La plupart ne s’étaient pas rendu compte que j’étais parti.

Je reviens vers mon ex que j’ai laissé derrière le jour où j’ai pris l’avion pour partir. Pas convaincue, elle me demande « pis, t’as tu trouvé ce que tu cherchais? ». Je sais pas quoi répondre. Je sais pas ce que j’ai ramené, ni d’ailleurs ce que j’ai réglé. On couche quand même ensemble et le regret est instantané.

J’essaie de parler de mon expérience à mon entourage. On m’écoute poliment, et puis ça finit en cul-de-sac. T’es parti quoi? Marcher? T’es parti marcher pour réfléchir? Pourquoi t’as pas juste fait ça ici?

Après l’euphorie de l’arrivée, l’isolation du retour.

En quelques semaines, rien ne va plus. La vie a repris. Rien ne semble avoir changé. J’avais pas encore compris le réel sens du mot retour.

C’est beaucoup de mal-être qui m’a motivé à partir marcher vers Saint-Jacques de Compostelle. Je me sentais pris en souricière dans une vie que j’aimais pas, une carrière qui me rapportait plus rien, une relation amoureuse toxique et, surtout, une pauvre relation avec moi-même (lire : aucune confiance en moi).

Quand y’a tellement de marde qu’on sait plus par où la pelleter, ben y reste le bouton rouge.

Ça s’appelle la fuite.

C’est plus de la révolte que de la lâcheté. J’me suis rebellé pendant trois mois et je suis revenu, pour découvrir que l’effet d’un voyage à teneur spirituelle, ça se dissipe dès qu’on revient à la maison. Tous nos problèmes qu’on avait maintenus en suspens en partant marcher se résument à notre retour.

Marcher règle rien. Marcher fait oublier à court terme. Marcher sert à rien.

En même temps, c’est un peu ça le secret de ce pèlerinage : son absence de sens. On a tous le même but, celui d’atteindre une ville en Espagne, mais ça, c’est l’excuse.

La pédagogie du chemin est vague. Tout ce que j’ai appris là-bas, c’est de savoir avancer.

Avancer à travers ces journées absolument plates, avec rien d’autre à faire que sentir les ampoules qui te brulent aux pieds. C’est pas ces moments de liberté parfaite au sommet d’une montagne à l’autre bout du monde à regarder l’horizon. Tout ça, ça reste là-bas. Ton corps est pogné ici, de retour à la maison, même si ta tête souhaite encore retourner vivre cette légèreté.

La valeur la plus tangible d’un Voyage avec un grand V, c’est de savoir comment l’appliquer à son quotidien. À sa routine parfois lourde et souvent plate. J’ai jamais changé, je suis juste revenu un peu plus moi : les mêmes vices, les mêmes patterns gênants et la même capacité à prendre des décisions de marde.

Revenir d’une expérience de même, ça se résume à se connaître un peu mieux dans ses défauts, dans ses qualités. Tu peux mieux cerner tes faiblesses et, par-dessus tout, les accepter.

On ne peut pas échapper à notre quotidien. La fuite, par définition, c’est une transition. Je voyage uniquement pour mieux revenir.

Pour lire un autre texte de Simon-Albert Boudreault :Traverser l’Asie du Sud-Est en moto.

www.saboudreault.ca

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