Le prude-shaming

J’étais pas à l’aise de me baigner tout nu avec mes amis. Pour eux c’était no big deal. Pour moi, j’sais pas… J’ai pas tendance à me flasher le pénis de même. J’suis pas à l’aise. À partir de là, la légende me mon hypothétique micropénis est née. Eh oui, la légende persiste encore et toujours, 2 ans plus tard.

J’ai 28 ans. Toujours pas eu de relations sexuelles avec partenaire. “Es-tu phobique?”, “T’es trop sélective!” et surtout le “T’es peut-être frigide?”… je les ai toutes entendues. Mais j’ai du désir sexuel, je me masturbe régulièrement, je fantasme allègrement… c’est juste que ça ne regarde pas les gens! J’ai le goût d’avoir des relations sexuelles dans un contexte de couple et j’ai jamais rencontré quelqu’un avec qui ç’a marché… Point! Ça peut-tu juste être ça?

Ça, ce sont des témoignages que j’ai reçus.

Et j’en reçois beaucoup de ce genre. De votre part, chers lecteurs, mais aussi de la part de mes clients lorsque je pratiquais la sexologie, once upon a time.

Parce que ça fait longtemps que j’ai envie d’écrire à ce sujet et parce que vos confidences m’ont grandement inspirée, je vous présente avec enthousiasme le résultat de ma ponte réflexive de théoricienne du feeling.
OUI!
Sans plus attendre, mesdames, messieurs et autres, voici venu le moment d’accueillir le tout nouveau concept de PRUDE-SHAMING! [clap clap clap clap]

Tout comme le slut-shaming (cette forme d’intimidation visant à culpabiliser une femme dont les comportements sexuels sont jugés comme étant “trop provocants”), le prude-shaming consiste à embarrasser quelqu’un en lui reprochant sa sexualité jugée hors-norme.
Puisque le hors-norme, ça dérange.
Le prude-shaming implique donc d’intimider un individu (peu importe son sexe) lorsqu’il donne inversement dans la retenue.

Pourquoi “prude”?
En fait, dans le langage populaire, quand on veut se faire encore plus incisif, il est courant de mélanger la pudeur avec la pruderie, question de donner aux comportements un caractère austère et, on va se le dire, encore plus à chier.

“Il persiste à se couvrir le corps alors que ses amis s’exposent les genitals = Il a probablement un petit pénis. NIAISONS-LE!”

“Elle n’a pas de relations sexuelles avec partenaire à 28 ans = Elle est frigide. ÉTIQUETTONS-LA!”

T’es pudique = T’es prude = T’es pas sexuel(le) = T’es plate = BOUHHH.

Le sexe, il faut que ça jouisse! Il faut que ça explose! Il faut que ça éjacule! Il faut que ce soit flamboyant! PARTOUT! TOUT LE TEMPS!

Question existentielle : qu’est-il advenu du concept de “jardin secret”? Vous savez, cet espace de vie que l’on cultive par notre imaginaire, nos fantasmes, notre soi profond. Qu’on garde pour nous ou qu’on partage avec quelques personnes privilégiées, qu’on prend bien soin de choisir.
Est-il en voie d’extinction?
Il était poétique, pourtant, le jardin secret..! Il est rendu où!?

Parce qu’avec les blogues, les vlogs, les médias sociaux et tout ce que tu voudras, force est de constater que la pudeur n’est pas plus in sur les Internets.
Sur le web, il faut être intéressant!
Je suis ici, je suis là, je vis ci, je vis ça…
Il faut se montrer!
Il faut se révéler!
L’exhibitionnisme social a la cote.
Flashe ton corps! Flashe ta vie privée! Ça vend!
Est-ce toujours pertinent?
Je ne crois pas.

Serait-il venu le temps de rechercher un peu d’équilibre et ramener la pudeur sur la map?

Qu’on se comprenne. Je ne suis point pour le retour du pyjama à trous ni pour un potentiel come-back d’une étouffante censure. Been there, done that, cette période est [presque] révolue [du moins, au Québec], FIOU.
De toute façon, ce n’est pas ça, la pudeur.
Celle-ci est en fait charmante.
Elle peut être liée à la retenue, à la lenteur, à la suggestivité, la délicatesse, à la sensualité, au dévoilement graduel, à la découverte, au respect…
Elle évoque le précieux, la subtilité, l’érotisme.

On a le droit de se couvrir le physique et de préserver sa vie personnelle en les révélant à qui l’on veut bien. On a le droit de tracer la ligne de son intimité là où on le désire.
Des fois, la limite peut venir plus vite pour certaines personnes. Ou dans le cadre de certaines relations.
C’est correct.
Ça ne fait pas de nous quelqu’un de plate. De louche. Quelqu’un qui mériterait de se faire niaiser pour un hypothétique micropénis ou pour une frigidité suspectée.

De toute façon, qu’est-ce qui est le plus douteux? Quelqu’un qui fait des commentaires culpabilisants au niveau de la sexualité des autres ou quelqu’un qui a la volonté d’agir en cohérence avec son système de valeurs en honorant le sens qu’il veut donner à sa sexualité, à sa vie privée?

La réponse me semble évidente…

Alors moi je dis OUI à la pudeur et je me permets de réinventer l’équation trop souvent évoquée :
T’es pudique = T’es plus discret(e) = T’es sexuel(le) à ta façon = T’es authentique = GÉNIALISSIME!

Pour lire un autre texte de Julie Lemay : “Le culte de l’orgasme”

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