Cath Laporte

Le petit guide du mépris à l’usage des trolls

Mon père m’a toujours dit : “Tant qu’à faire de quoi, fais-le bien. Ou ne le fais pas pantoute.” Et je crois que ce principe de vie doit s’appliquer à tout. On ne va pas commencer à discriminer dans quoi on doit ou ne doit pas performer. Quand même.

L’art de bien mépriser autrui ne doit pas faire exception à la règle. Ce ne serait pas poli pour le mépris et on ne veut pas insulter le mépris: il pourrait se venger. Donc. Si tu veux être le champion des trolls, imbibe-toi des conseils avisés qui suivent.

Trouve-toi une cible facile. Plus elle le sera, plus tu auras d’appuis. C’est une loi de base, un classique, de l’intimidation : tape sur le faible, l’isolé, celui qui ne semble pas avoir d’amis. Ou encore celui qui n’a pas trop de voix. Ou celui qui ne pourra pas se défendre. Ou celui dont le statut est déjà malmené par les préjugés. Ça, c’est gagnant.

Tu auras “l’opinion publique”, on va postuler qu’elle existe et omettre Bourdieu deux instants, de ton bord. Même que ladite “opinion publique” risque d’en ajouter une couche ou deux. Ou trois.  En fait, assure-toi de juste mettre la marde sur la table et que d’autres, par après, jouent avec. Ils vont le faire, tu auras allumé le feu crépitant du “je dois aussi donner mon avis” dans leur cœur.

Diviser pour mieux régner, la fin justifie les moyens, l’homme est un loup pour l’homme, etc.

Et entre nous, dans l’intime, dire que tu intimides quand tu fais ça, c’est vraiment réducteur et ça ne te rend pas justice, parce que tu es plutôt un rassembleur. Tu permets la cristallisation des opinions et la fixité des idées. Ce n’est pas rien. Donne-toi une petite tape sur l’épaule.

Vois grand. Si, par exemple, tu trouvais le moyen d’insulter 127 000 personnes, disons l’ensemble d’un corps de métier comme des enseignants et ceux et celles à qui ils enseignent, on jase, là, personne ne ferait jamais une telle chose, quelqu’un devrait te dire “tayeule”, mais c’est justement tellement là que réside ta force, champion : tu dois ratisser large, balancer tes briques, ton fanal, tout ton riche vocabulaire à de vastes majorités. Qui resteront silencieuses. Ce sera tellement énorme que #lesgens vont se dire que ce doit être vrai. Et ceux visés seront écrasés sous le poids de ton courage et n’oseront pas se lever contre toi.

Mélange le plus d’affaires possible. Tu auras l’air de connaître beaucoup de choses et le savoir, c’est le pouvoir et le pouvoir, c’est toi qui l’a au bout de tes doigts qui fracassent ton clavier à la vitesse de ta solipsiste intelligence. Mais c’est bien que tu la recouvres d’un peu de bouette, ton intelligence, question qu’elle ne paraisse pas tant, voire pas du tout. Le monde, il n’aime pas trop ça, les gens qui se pensent bons et à chaque fois que tu scores dans le but de l’idiotie, je te trouve fin renard. C’est Machiavel qui doit te faire des petites minauderies de sa tombe. Toi et la virtù, même combat.

Fais des associations libres, mais assure-toi que ça n’ait vraiment pas de sens. Écris des mots sur des petits bouts de papier, mets-les dans un chapeau et tire s’en une dizaine. Et ne te décourage pas. Même si ce sont des mots comme : éducation, Hollywood, oppression, voile, Congo, accent circonflexe et fuck. C’est un petit défi pour un si grand esprit. #Lesgens vont le chercher, tu sais, le sens. Ils vont se croire cons de ne pas en trouver et ils abdiqueront. Magie.

Tu es un créatif, c’est pour ça que ton propos passe si bien. Ça demande beaucoup d’imagination pour faire dire ce qui n’a pas été dit ou tronquer des citations. À répétition. Et c’est pour cela que tu es un incompris. Ça prend un certain sens du méta pour apprécier finement tout le arts and crafts que tu peux produire. Et ce n’est pas donné à tout le monde, on va se le dire. On devrait militer, voire même manifester, pour que « troller » figure sur les demandes de subvention du Conseil des Arts. Je lèverais mon poing, pour ça.

Qui ne dit mot consent, dit-on. Pars ton truck à côté de ton ordinateur et engage une fanfare pour jouer juste à côté de tes oreilles. Comme ça, même si quelqu’un s’objecte, tu pourras toujours dire que tu ne l’as pas entendu. En théorie, ton bruit ambiant, celui que tu fais à être, devrait suffire, mais ne prends pas de chances.

Clairement, le vent de la pensée a tout balayé dans ta tête alors, ne parle plus, mais souffle.  « Prévenant toi » pensera tout de même à se traîner un petit sac de papier brun, dans sa poche de jeans. Au cas où il hyperventilerait.

Sois content de toi-même, surtout si tu sévis dans un grand média et sur plusieurs tribunes et que tu trépignes fort à l’idée que tes « idées », à chaque fois qu’elles heurtent le ventilateur, éclaboussent un bout de l’espace public. Tu sais, dans le zoo humain, tu es celui qui garroche les peanuts. Tu es le nanane que #lesgens attendent. Impatiemment. Tu les nourris. Tu es un peu comme Jésus avec les pains et les poissons. Sauf que tu le fais avec tes solides et soutenues et justifiées et pertinentes et crédibles opinions. Ça te prendrait un macaron. Que dis-je. Commande-toi une panoplie : t-shirt, tasse, tapis de souris, avec l’inscription en Comic Sans :  « Je suis un troll et ceci sont mes idées livrées pour vous. ». Le sens du sacrifice, du don de soi, j’ai du respect pour ça. Et alors que ça se perd depuis la nuit des temps et le début de l’humanité et depuis que l’homme est homme, toi, tu as le souci d’incarner tout ça. On ne peut que s’incliner. Vraiment.

Exige des remerciements. À la fin de tes interventions. Tu meubles le vide avec plus de vide. FAUT LE FAIRE. Ça demande beaucoup d’adresse. Tu devrais déjà songer au monument qu’on va t’ériger, nécessairement.

Et n’oublie pas, même si Richard Martineau a dit « Il faut arrêter de juger le monde » et que « c’est un vieux réflexe […] que […] de […] décourager […] les cégépiens [,…] les profs […] et […] les pauvres » ou encore « Pensez [avant de] parle[r] », ne te laisse pas influencer. Ton mépris vaut plus que ça. Pense à tous ceux et celles qui n’attendent que ton cri du cœur pour déverser tout le petit qu’ils ont en dedans sur autrui. Tu ne voudrais tout de même pas être responsable du fait qu’ils se soient contenus. Je te dis « viarge » et « égoiste, sors de ce corps », le cas échéant. Et tu pourras toujours t’en sortir avec l’une des phrases suivantes : « J’ai été mal compris », « J’ai été mal cité », « Je t’ai blessé? Non, tu t’es blessé toi-même en étant ce que tu es. Sois responsable.», « Ça devait être pris au deuxième degré. », « C’est de l’humour », « Je suis pour les vraies affaires. C’est vraiment triste que toi, tu ne le sois pas. », « Je suis une victime. », « C’est un complot. ».

Voilà. Flotte au gré des flots du mépris. Sois un bon ambassadeur. Yolo.

Pour lire un autre texte de Véronique Grenier : “Précaire”

Du même auteur

Vous n'allez pas rester là sans rien dire ?
Faites-vous entendre...

mode_comment Afficher les commentaires keyboard_arrow_down keyboard_arrow_up