Le Père Noël dans la rue

Les dons des Fêtes vus par les personnes itinérantes.

Patrice agite sa casquette au nez des passants d’une intersection de l’avenue Mont-Royal. Ça fait 15 ans qu’il quête ici, proche du spot où il dort et de son casse-croûte préféré.

Le temps est gris et sauf quelques décorations, il faut se forcer pour sentir la féérie de Noël. «On n’a pas d’hiver encore! Mais hier, de la musique jouait dans les haut-parleurs et je ne me gênais pas pour rappeler aux passants que c’était la période des Fêtes», raconte Patrice, avec aplomb, affichant une dentition trouée comme un gruyère. «Les gens ont moins de cash sur eux aussi, juste des cartes», ajoute celui qui n’a pas de domicile fixe, reconnaissant néanmoins que «dans l’temps des Fêtes, ça marche fort».

Patrice m’a confié à combien «ça marche fort» se chiffrait, mais j’ai décidé de ne pas le relayer ici, question de ne pas alimenter les préjugés à l’endroit des personnes en situation d’itinérance.

Parce que le milieu est assez unanime là-dessus : personne ne choisit de se ramasser à la rue.

Disons simplement qu’à cette période-ci de l’année, une « journée de quête » lui rapporte le double de ce qu’il reçoit habituellement.

«Des fois je me sens mal à l’aise, mais bon, j’en ai besoin et je passe quand même mon Noël dehors.»

« Des fois je me sens mal à l’aise, mais bon, j’en ai besoin et je passe quand même mon Noël dehors », souligne Patrice, qui dit parfois pleurer tellement il est ému par la générosité des gens. «Un gars m’a donné 100$ une fois dans le temps des Fêtes!»

Soudain, un de ses compagnons d’infortune vient lui demander une cigarette. Patrice hésite un peu, puis extirpe de sa poche une des clopes que je lui ai donné plus tôt. Comme quoi l’esprit de Noël est un virus qui contamine tout le monde.

Un peu plus loin, un jeune homme sollicite les passants, assis contre le mur d’une succursale de la SAQ. Ça fait cinq ans qu’il vit dans la rue. Son visage est égratigné jusqu’au sang à certains endroits. « Les gens sont toujours plus généreux durant la période des fêtes», constate-t-il ajoutant toutefois que le 25 décembre, les dons sont moins importants puisque les passants se font plus rares.

À quelques intersections de là, Cédric se prépare à passer son premier Noël dans la rue. Quelques pièces trainent au fond d’une tuque déposée au sol, devant une épicerie. «Pour l’instant, ce n’est pas très payant, mais le mood est effectivement meilleure, avec la musique de Noël et les sapins du parc (des Compagnons du Saint-Laurent), constate celui qui campe à l’année au parc Lafontaine avec sa tente, emmitouflé dans son sleeping -20 degrés. «Je ne consomme pas, alors je ramasse juste de quoi manger», souligne l’homme, qui prévoit reprendre son travail d’aide-couvreur après l’hiver. 

La saison des dons

«C’est clairement la saison plus importante pour les dons», reconnait sans détour Matthew Pearce, à la tête de la Mission Old Brewery depuis plusieurs années.

La plus grande ressource pour hommes sans-abri au pays mène deux campagnes chaque année, mais celle d’hiver est quatre fois plus lucrative à cause du climat et des fêtes.

Les gens viennent aussi nombreux déposer des denrées, vêtements et un paquet d’autres choses à la porte de l’organisme, situé dans le Vieux-Montréal.

La générosité est telle que l’OBM ne suffit pas à la tâche. «Pour nous c’est presque un problème, on doit transférer beaucoup de choses ailleurs. On n’a pas besoin de bouffe notamment», souligne M. Pearce, soulignant que sa cafétéria -«le restaurant le plus populaire en ville» – prépare 1000 repas par jour et fonctionne déjà rondement avec des distributeurs. 

M. Pearce décourage également les gens à offrir des sacs de couchage aux sans-abris. «Je sais que ça part d’une bonne intention, mais c’est une façon de rendre quelqu’un confortable à l’extérieur et c’est pas le message qu’on veut envoyer», explique-t-il.

«Nous ce qu’on apprécie le plus, c’est les billets de métro, les bouchons pour les oreilles, les cartes cadeaux, les cadenas et l’argent surtout.»

Il ajoute que même les dons de vêtements sont tellement importants qu’ils prennent souvent la direction de la Mission Bon Accueil, qui possède les infrastructures adéquates pour les recevoir. «Nous ce qu’on apprécie le plus, c’est les billets de métro, les bouchons pour les oreilles, les cartes cadeaux, les cadenas et l’argent surtout», énumère Matthew Pearce, qui a revu depuis quelques années la mission de son organisme, en misant sur la réinsertion et non le refuge. «L’organisme ne doit pas être un havre de misère, mais plutôt un tremplin vers les solutions», résume-t-il.

Et même si la population se montre plus généreuse durant les fêtes, c’est aussi une période particulièrement éprouvante pour sa clientèle. «On veut souligner Noël, mais pas trop parce que ça fait ressurgir chez certains des souvenirs difficiles», explique le directeur de l’OBM, ajoutant que la plupart des personnes itinérantes n’ont plus de contact avec leurs familles.

  

«Un bout rough»

Pour René, justement, la période des fêtes est «un bout rough». «Émotionnellement, c’est difficile, toutes les bibittes ressortent», explique l’homme, qui vient de voir sa demande d’accès à un petit studio meublé accepté. «Mais c’est vrai que les gens ont le cœur sur la main et font preuve d’une plus grande ouverture à notre endroit durant les fêtes», constate René, rencontré pendant qu’il faisait ses sudokus à une table du Café Mission, jouxtant l’OBM.

L’endroit est d’ailleurs ben rempli en ce lundi matin. Les gens placotent , dorment ou sirotent un café, éparpillés sur les tables.

Tous les postes d’ordinateur sont occupés. Tous sont sur Facebook, sauf un gars en train d’écouter un film de Marvel. «Moi le temps des fêtes me rend mélancolique. Les gens font du social le jour, mais on se retrouve tous seul dans notre petit coin le soir venu», souligne Yannick, qui habite l’OBM depuis un mois.

«Mais c’est vrai que les gens ont le cœur sur la main et font preuve d’une plus grande ouverture à notre endroit durant les fêtes.»

Comme plusieurs ici, le jeune homme n’a plus de contact avec sa famille. Un ordre de la cour, souligne-t-il, sans s’étendre sur les raisons. «Je trouve ça lourd, je m’ennuie de mon petit frère», souligne Yannick, qui témoigne quand même de la générosité ambiante durant la période des fêtes. « Personnellement je donnerais la moitié des dons aux enfants.»

De toute évidence, comme on l’a déjà dit,  l’esprit de Noël est un virus qui contamine tout le monde.

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