Le monde selon J : La cabane à sucre

La relation qu’entretiennent les Québécois avec la cabane à sucre est à mon avis vraiment étrange et mérite qu’on y réfléchisse un brin. C’est un doux mélange amour-haine comparable à notre relation entre Québec et Montréal, oscillant entre l’excitation d’y aller et le regret d’y être allé.

Encore une fois cette année, je me suis fait avoir; revenant du royaume des sucres, ballonné comme si j’avais mangé les jumelles Dionne frites dans l’huile et devant désespérément me magasiner un chien guide online, perdant graduellement la vue suite à mon nouveau diabète de type 2 post-cabane. Pourquoi donc diantre y vais-je à chaque année sachant pertinemment que je vais me sentir comme si j’avais fait un cross-country de bouffe dans un buffet chinois, repus et buzzé d’avoir ingurgité 32 litres d’huile de canola, 3 kilos de tire d’érable et ayant rampé jusqu’au char parké dans la gravelle à 32 pieds de la porte en bois rond ?

Dès que l’on met les pieds dans la cabane, on regrette déjà notre 13 piasses de gaz. Y fait chaud, ça sent la friture, 134 décibels de bruits ambiants nous entourent, on est cordé en rang d’oignons sur des chaises pliables en métal et nos avant-bras collent systématiquement sur les nappes blanches en plastique coupées à même le rouleau de 300 pieds que tu vois traîner au loin. Selon mon expérience personnelle, il y a deux types de serveuses. La jeune, mignonne et avec un certain style (que l’on remarque à sa coupe de cheveux), mais connaissant la famille et désirant faire une passe de cash, décide d’enfiler le costume à carreaux de serveuse 6e génération, ravaler sa dignité et servir des patates bouillies. Il y a aussi l’opposé, la dame dans la quarantaine, amie de la famille, joviale et heureuse, aimant les gens et l’aspect familial de la cabane, et le fait que ça la sorte du quotidien. En général, cette serveuse est beaucoup trop dynamique pour l’occasion, survoltée à l’idée de te servir une omelette soufflée et des condiments vinaigrés dans des pots Mason (on y revient toujours vous voyez). Pour ce qui est des hommes, ils sont souvent dans les cuisines à transpirer dans nos bines où à l’accueil à jouer les placiers en donnant un show aux Français et aux Chinois venus vivre la vraie expérience québécoise. Cliché, stéréotypé et sexiste me direz-vous ? Je suis tout à fait d’accord. Qu’on se le dise, on paye 23 piasses pour : Creton, soupe aux pois, salade de chou, patates bouillies ou rôties (mais sur place tu réalises que c’est frit dans l’huile de 2011), bines, omelette, oreilles de crisse (du gras frit dans le gras), saucisses dans le sirop et … la fameuse tête fromagée. J’aimerais qu’on m’explique qui a eu l’idée à la fois troublante, dégoûtante mais ô combien originale de nommer cela « tête fromagée ». Quand on y repense un brin, nommer cela de la « tête fromagée », ca nous fait automatiquement avoir 32 images nasty en tête autres que celle du creton et juste pour cela, c’est non. À noter que tous ces éléments du menu sont ceux devant lesquels on soupire lorsqu’on les voit inscrits sur l’ardoise de la cafétéria, refusant à tout prix de payer pour de la bouffe de pauvres et renonçant par la même occasion de se transformer en Tchernobyl de flatulences tout l’après-midi au bureau. Pourquoi donc se déplacer à 45 km de Montréal pour faire la file et ingurgiter ce sur quoi on lève le nez à longueur d’année ? Tout repose dans ce fameux love/hate dont je vous parlais en introduction… Le gargantuesque repas se poursuit sans oublier les fameux desserts servis 32 secondes après la dernière bouchée de bines, qu’on essaiera tant bien que mal d’avaler, voulant à tout prix rentrer dans notre argent et dans notre expérience d’antan digne des plus nobles colons de la Nouvelle-France. Qui dit dessert, dit systématiquement: le grand-père dans le sirop. Permettez-moi chers amis à la dent sucrée, de me poser la question sur l’origine de ce surnom gériatrique donné à une boule de pâte molasse baignant dans un jus brun. Le grand-père dans le sirop serait-il une métaphore de notre système de santé, le grand-père dans le sirop étant en fait un hommage au p’tit vieux qui marine dans son swing de CHSLD, lavé deux fois semaine à l’éponge ? Qui sait, car depuis les dernières élections, le Québec ne cesse de me surprendre. Cette panoplie de desserts à faire brailler Patrice Demers est évidemment servie avec une cruche de lait 3.25% un peu tiède, un pichet d’eau tablette et un coupon jaune de tirage style moitié-moitié pour la tire qui suit à l’instant, le clou de la soirée, celle qui va nous faire revenir l’an prochain. Lors de chaque visite à l’érablière, je cherche désespérément des animaux. Il n’y en a pas. Je cherche aussi une belle chaudière plantée après un arbre où coule abondamment l’eau d’érable. Il n’y en a pas. On y retrouve plutôt une chaudière puckée remplie d’eau de pluie et de bébittes . Je cherche aussi de la neige. Il n’y en a pas, car repoussant la date fatidique de ma visite à la cabane, j’arrive là le dernier week-end d’avril presque en t-shirt. Je cherche aussi une tire d’érable 100% faite de vrai sirop servie par un bear avec un accent qui m’expliquera avec passion comment il a su récolter le doux nectar sucré. Il n’y en a pas, retrouvant à la place un line-up d’enfants qui ont l’air d’avoir fumé une roche de speed à cause du sucre, des ptits vieux venus en autobus ou des Français mi-figue mi-raisin (je déteste cette expression) devant leur expérience typiquement québécoise. « Donne-moi ton coupon jaune, roule ta tire au PC pis scram. Ha oui, en sacrant ton camp, fait donc un tour à la boutique souvenirs à côté du parking pour t’acheter un aimant à frigo des sucres, un t-shirt des sucres, une casquette des sucres, une tasse des sucres, un tablier de cuisine des sucres, des pantoufles des sucres, un calendrier des sucres, un porte-clés des sucres et tout ce que tu peux imaginer qui peut se faire avec la terminaison des sucres. » Vous pensez qu’avec tout cela je déteste le temps des sucres? Détrompez-vous et demandez-donc à mon intestin grêle et ma vésicule biliaire qui vont faire de l’overtime durant les prochaines 72 heures ce qu’ils en pensent… J.

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