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Pendant que Montréal vibre au rythme du Grand Prix, un autre moteur s’emballe sur le boulevard Saint-Laurent. Samedi matin, le QG des 7 Doigts de la Main est devenu le point de rencontre d’un Québec pluriel : vétérans du syndicalisme, jeunes militants en keffieh, artistes, universitaires issus de la diversité. Ce microcosme vibrant, reflet fidèle du Québec de 2026, s’est donné rendez-vous pour redéfinir un mot devenu complexe : « nous ».
Porté par les OUI Québec, les Organisations unies pour l’indépendance, ce grand rassemblement non partisan baptisé Faire Pays se veut un laboratoire d’idées. Mais au-delà de l’effervescence des débats, l’atmosphère est lourde d’un pressentiment partagé : celui d’une tempête politique imminente.
La mèche est vendue. Il n’en faut pas plus pour que la toile s’enflamme.
La question est lancée lors d’un premier panel réunissant le musicien et podcasteur Dominique Plante, la directrice de la SAT Jenny Thibault, le professeur à l’UQAM Philippe-Antoine Lupien et Philippe Lamarre, qui se trouve à être mon patron chez URBANIA. Au cœur de leurs échanges : la souveraineté culturelle à l’ère des géants du numérique, ces nouveaux architectes de nos imaginaires collectifs.
Sommes-nous encore capables de « raconter la suite du monde », comme l’espérait le cinéaste Pierre Perrault, ou sommes-nous en train de regarder passivement les plateformes américaines dissoudre notre identité ?
Si le panel parle officiellement d’industrie culturelle, il est en réalité question de quelque chose de beaucoup plus fondamental : notre cohésion sociale. C’est-à-dire de ce qui parvient encore à tricoter du commun dans une époque d’éclatement permanent ; de cette culture capable de nous tenir ensemble malgré tout.
Car la fracture générationnelle a changé de nature : elle n’est plus seulement idéologique, elle est algorithmique. Pendant des décennies, la télévision, la radio, l’école et le star-système québécois fabriquaient une trame narrative partagée. Une époque où, collectivement, nous regardions encore les mêmes affaires.
Aujourd’hui, deux adolescents peuvent habiter la même maison tout en vivant dans des mondes culturels parallèles.
« Dans leur univers, ils ne connaissent pas Arnaud Soly », laisse tomber Philippe Lamarre en évoquant sa fille et ses amis. Le public s’amuse de l’anecdote, mais un léger frisson traverse la pièce. Derrière le rire, le constat est implacable : le tissu culturel québécois est en train de se dissoudre dans l’intimité des For you page.
Parce qu’au fond, la phrase renverse quelque chose d’essentiel. Au lieu d’accuser la jeunesse de délaisser la culture québécoise, elle pose une autre question : comment inviter une génération à retourner vers un monde culturel qui, pour elle, n’a jamais vraiment existé ?
Face à ce vide, Philippe Lamarre érige l’école en institution de la dernière chance. Le hasard des découvertes ayant été tué par les plateformes, la transmission de notre culture doit devenir un acte éducatif conscient. Il faut en redonner le goût et la saveur pour éviter une rupture culturelle totale.
Une vision institutionnelle à laquelle Jenny Thibault oppose l’urgence du terrain : sortir des écrans pour recréer des « liants et des liens ». Sa solution? Multiplier les festivals et les espaces publics, ces rares sanctuaires où une société consent encore à se rassembler.
Une chance que le Montreal Canadiens est encore vivant.
Le fameux « 18-34 ans ». Ce territoire électoral est devenu presque impossible à cartographier tant il est fragmenté, diffus, mouvant. C’est le portrait d’une génération qui n’a jamais connu le poids de l’oppression linguistique ou identitaire, ce carburant historique qui alimentait autrefois le réflexe souverainiste. Pour elle, le nationalisme ne se vit pas dans la rue, mais se scrolle.
Sur scène, le souverainisme de 2026 circule en franglais, se décline en mèmes et s’alimente aux codes de TikTok. C’est la « culture québ 2.0 ». On y cite Zac Bulle autant que l’émeute de Maurice Richard. Dead Obies y côtoie Denis Villeneuve. Charlotte Cardin se transforme même en un scénario hypothétique : et si elle, elle votait OUI ?
Le projet national tente désormais de s’infiltrer par l’émotion culturelle et le flux des algorithmes, « plutôt que par le traditionnel porte-à-porte ».
Les créateurs numériques deviennent alors les nouveaux vecteurs d’appartenance. De nouveaux liants aussi, malgré toutes les limites de l’écosystème numérique. Car dans cet univers fragmenté et ultra-concurrentiel, les réseaux sociaux offrent un avantage inédit : une accessibilité brute à la création. Les barrières s’effondrent. Loin des institutions traditionnelles, la jeunesse se construit ses propres espaces parallèles et dicte ses propres références.
C’est peut-être là que se joue désormais une partie du destin politique québécois. Cette génération choisit moins ce qu’on lui transmet que ce qu’elle décide elle-même de faire exister.
L’inquiétude, évidemment, c’est que TikTok transforme tout en contenu. Même le souverainisme est parfois réduit à une esthétique, un edit, avant d’être une conviction politique réelle.
Le danger est peut-être là : confondre sentiment d’appartenance et engagement.
Parce que, pour certains militants plus âgés dans la salle, le choc culturel est presque anthropologique. Une ancienne prof de 81 ans questionne le panel avec l’air d’une femme qui vient d’atterrir dans une civilisation étrangère.
En fait, les générations ne parlent plus du tout sur la même fréquence.
Le Québec version réseaux sociaux produit parfois une contradiction étrange. On y découvre une génération culturellement très consciente de son identité, mais politiquement beaucoup plus flottante, presque nonchalante.
Souverainiste par vibes.
Bars.
Rapidement, la discussion quitte les reels pour parler d’amour. On renoue alors avec cette vieille pulsation québécoise, cet attachement viscéral à un territoire, une culture, un peuple. Les panélistes évoquent Pierre Falardeau, Lucien Bouchard ou Jacques Parizeau, ressuscitant une époque où le souverainisme portait une charge émotionnelle et presque poétique. Même Gaston Miron s’invite dans l’échange.
C’est alors qu’une question plus inconfortable refait surface. Pourquoi les femmes adhèrent-elles moins au projet souverainiste ?
Selon Kim Lévesque-Lizotte, le problème n’est pas un manque d’engagement féminin, mais un mouvement qui a longtemps parlé sans réellement intégrer les préoccupations concrètes des femmes. Le projet national est souvent demeuré abstrait, porté par des figures masculines convaincues que l’élan collectif suffirait.
Or, plusieurs femmes regardent aujourd’hui le Québec avec une inquiétude beaucoup plus pragmatique, liée à un système de santé fragilisé, un filet social qui s’effrite, la montée des inégalités et un climat politique agressif. Avant d’imaginer un pays, encore faut-il sentir que le présent tient debout.
Parce qu’au fond, avant d’adhérer à un projet politique, encore faut-il s’y reconnaître.
C’est autour d’un mot immense, l’autodétermination, que la salle affiche complet. D’entrée de jeu, les intervenants évincent le réflexe paresseux de traiter les peuples autochtones comme un tout homogène, rappelant que le Québec compte 11 Nations distinctes. Ce sont 11 trajectoires historiques uniques, marquées par des rapports bien différents au territoire, à Ottawa et à Québec.
Au cœur des échanges vibre le refus catégorique d’être folklorisés, simplifiés ou traduits par d’autres. Une réplique directe à cette logique coloniale tenace qui cherche encore à déterminer à leur place ce qui serait bon pour eux.
C’est la facette souvent ignorée du discours québécois sur l’émancipation nationale. En réalité, plusieurs communautés autochtones entretiennent un rapport profondément ambivalent avec le projet souverainiste, certaines nations voyant encore dans le Québec un pouvoir colonial cherchant à s’approprier leur parole. Le panel ne cherche pourtant pas la confrontation.
Au contraire, plusieurs interventions mettent en lumière les points de convergence évidents entre les luttes autochtones et l’idéal souverainiste. Protéger une culture menacée, défendre une langue minoritaire, reprendre le contrôle des ressources du territoire et s’affranchir d’un statut historique de citoyen de seconde classe sont autant de combats communs.
Mais une différence majeure demeure : les peuples autochtones parlent d’abord d’autodétermination avant même de parler d’indépendance. Créer leurs propres structures. Leurs propres modes de gouvernance. Leurs propres institutions territoriales.
« On nous tolère », résume Hélène Boivin à propos de certaines pratiques autochtones toujours soumises à l’approbation gouvernementale.
Car derrière les débats, plane toujours l’ombre de l’emprise coloniale canadienne et de sa fameuse Loi sur les Indiens. Un cadre qui impose depuis un siècle et demi une stricte dépendance administrative, des restrictions territoriales et une logique de réserves, trop longtemps pensées comme des espaces de confinement plutôt que d’émancipation.
Jacques Watso le dit avec fatigue : plusieurs communautés ont grandi dans un système où tout dépendait du fédéral. Sans surprise, une partie du réflexe politique demeure attachée à cette structure. Non par amour du Canada, dit-il, mais parce que c’est le seul système qu’on leur a appris à connaître.
Le panel se termine moins sur des réponses que sur une impression. La question autochtone n’est plus un simple enjeu périphérique du projet souverainiste. Elle devient une condition morale et politique de sa crédibilité.
Avant de faire pays, encore faut-il apprendre à partager le territoire autrement.
Admettant d’emblée ne pas être une habituée des controverses, la présidente des OUI Québec, Camille Goyette-Gingras, assume pleinement sa démarche. Publier ce rapport était pour elle un impératif de lucidité et de transparence, une obligation de regarder en face les réalités du terrain, aussi inconfortables soient-elles.
Les consultations menées par l’organisation mettent en lumière trois grands constats :
un profond sentiment de perte de contrôle sur l’avenir du Québec. L’étiolement du tissu social provoqué par le désengagement de l’État. Un malaise grandissant devant l’effritement du vivre-ensemble et le durcissement du discours sur l’immigration.
À ses yeux, la polarisation actuelle découle aussi de la manière dont nos vies ont été physiquement et numériquement organisées.
« Les gens parlent d’isolement, de la façon dont les villes ont été construites, puis du fait que les gens se fréquentent moins dans des lieux réels », explique-t-elle. « L’action collective devient plus difficile quand les gens ne partagent plus les mêmes tiers-lieux. Pourtant, cette action collective est essentielle pour créer un “nous”. »
Poussée à s’expliquer sur le recul récent des appuis chez les jeunes, passés de 48 % à 43 % en quelques mois, sa réponse démontre à quel point cette génération bouscule les grilles d’analyse traditionnelles. « L’idée de l’indépendance, pour eux, c’est presque une idée nouvelle », résume-t-elle, ajoutant qu’il est normal qu’un groupe dont l’adhésion est si fraîche fluctue énormément au gré du temps.
Sa lecture du moment souverainiste s’aligne d’ailleurs sur le grand constat du week-end. Le défi dépasse désormais les lignes de parti. Si la prochaine phase du mouvement doit lever, ce ne sera pas dans les officines politiques, mais au cœur de la société civile.
« Je pense que la troisième phase du mouvement souverainiste, celle qu’on vit en ce moment, va se construire dans la population », croit-elle.
Une mobilisation essentielle, selon Camille Goyette-Gingras, pour réussir à recréer un grand projet collectif capable de réparer notre sentiment de vivre-ensemble.
C’est ici que s’ouvre le gouffre du souverainisme moderne. Comment vendre pareil saut dans le vide à une génération née sur les cendres du second référendum ? Une jeunesse élevée dans l’abondance numérique, culturellement mondialisée et traversée par des identités multiples ? D’autant plus que le Parti québécois, locomotive historique du projet, choisit au même moment de braquer son discours vers la droite.
Peut-on faire pays le ventre plein ? Privée de grands récits mobilisateurs, elle reste pourtant en quête d’un horizon collectif. Au fil des discussions, le week-end a pris les allures d’une radiographie du zeitgeist indépendantiste, un mouvement suspendu entre le souvenir de ses grands élans et la réalité de ses impasses contemporaines.
Au fond, le principal défi du souverainisme moderne n’est peut-être plus de convaincre politiquement, mais simplement de réussir à refaire société.
De cette journée qui se conclut sur un choc générationnel entre Armand Vaillancourt et Lysandre Nadeau, je retiens surtout l’impression diffuse que le Québec traverse avant tout une crise du collectif.
Paradoxalement, les échanges de la journée n’ont eu rien de stérile. Accessibles, enthousiastes et traversés par de vraies questions venues de la foule, ils s’éloignent radicalement du cliché d’un mouvement qui ne prêcherait qu’aux convertis.
Mais pendant que les panels en salle donnaient lieu à des échanges courtois et brillants, la chicane faisait rage sur les réseaux sociaux. Qu’ils soient professeurs d’université, chroniqueurs célèbres, anciens transfuges ou vétérans du Parti québécois, tous sont montés au front avec leur indignation.
Le rapport des OUI Québec s’est ainsi transformé en quelques heures à peine en un gigantesque défouloir identitaire. Un tribunal virtuel où l’on s’est mis à s’accuser mutuellement d’être des idiots utiles du fédéralisme, des péquistes dogmatiques, des wokes à la solde de Québec solidaire ou des boomers incapables de capter le Québec d’aujourd’hui.
Le spectacle avait quelque chose de tristement parfait. En se tirant le chignon ainsi, tout ce beau monde illustrait précisément l’abysse que le document tente de nommer, soit l’incapacité grandissante de notre époque à faire société. « L’étiolement du tissu social » dont parle le rapport.
Au fond, ce miroir tendu nous parle moins du Parti québécois que de nous-mêmes. Il expose ce bruit de fond permanent, cette fatigue collective qui transforme le moindre désaccord en une guerre de tranchées morale et stérile.
Une question demeure alors. Et si la fracture que l’on attribue aux hésitations du mouvement souverainiste n’était, au bout du compte, que le reflet grossissant de celle qui s’installe désormais en chacun de nous ?
Le matin même, La Presse dévoile les grandes lignes d’un rapport explosif que les OUI Québec s’apprêtent à déposer. Son titre claque comme un aveu : « Nous avons remplacé la fierté par la fermeture ». Fruit de consultations menées auprès d’une cinquantaine d’organisations de la société civile, le document pose un diagnostic sans filtre. Le mouvement souverainiste souffrirait d’un effritement du vivre-ensemble et d’une perception grandissante de repli face à l’immigration. Sans jamais nommer explicitement le Parti québécois, plusieurs acteurs clés admettent ne plus se reconnaître dans la trajectoire du projet indépendantiste porté par Paul St-Pierre Plamondon.
Il y a à peine un an, pourtant, les souverainistes jubilaient. Un sondage accordait alors jusqu’à 48 % d’appui à l’indépendance chez les jeunes. Un bond spectaculaire de 20 % en seulement 12 mois. Mais cette poussée était-elle bien réelle, ou n’était-ce qu’un mirage algorithmique de plus, portée par une génération habituée aux tendances éphémères ?
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Mounir Kaddouri articule justement cette idée d’une identité québécoise qui percole désormais à travers les vidéos courtes et les codes culturels numériques. Mais difficile de ne pas y voir aussi une réponse à une certaine crispation identitaire. Dans un Québec toujours plus fragmenté, une partie de la jeunesse tente visiblement de reconstruire un sentiment d’appartenance à travers les réseaux. Il s’agit d’une appartenance qui se veut inclusive, mais qui ne s’adresse qu’à ceux qui en maîtrisent les codes.
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Le fameux gender gap souverainiste revient alors dans la discussion. Depuis des décennies, les femmes appuient moins l’indépendance que les hommes. Pour plusieurs intervenantes, cet écart ne traduit pas un désintérêt pour le Québec, mais une relation différente au risque et à l’instabilité. Dans une époque marquée par la précarité, la misogynie en ligne et la fatigue du conflit permanent, le souverainisme peine parfois à offrir une vision à la fois ambitieuse et rassurante au féminin.
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Le souverainisme d’hier portait autant une promesse d’émancipation nationale que sociale, ouvrière et existentielle. Chez les milléniaux, la gen Z et les Alphas, ce grand récit ne survit pourtant qu’à l’état de traces. S’ils héritent encore des blessures et de l’imaginaire national, c’est sous une forme diluée, distante, presque résiduelle. Pour cette jeunesse, les grandes batailles linguistiques, les humiliations structurelles et les affrontements coloniaux appartiennent désormais aux archives familiales, loin du quotidien. À quoi bon brandir le spectre du « speak white » quand les planchers de nos usines parlent aujourd’hui toutes les langues du monde ?
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