Le goût des jeunes hommes

« Le syndrome Harold et Maude »

Il n’y a pas que le Plateau Mont-Royal qui abrite des Français, Rosemont aussi en héberge quelques-uns dans ses multiplex. Ils sont moins nombreux que dans l’arrondissement voisin, mais ils sont bel et bien présents dans notre quartier. Suffit de tendre l’oreille discrètement dans les commerces de proximité. Et hop! On attrape un «in» au lieu d’un «un» quand ils s’informent du «parfim des glaces».

J’aime les Français. Je les trouve beaux, bien vêtus, bien coiffés, bien engueulés. J’aime particulièrement les Français qui ont quitté leur Mère Patrie parce que le Québec est «plus relaxe, plus joyeux, plus vrai». Ce discours, je l’ai entendu à maintes reprises durant la dernière année. Toutes mes dernières fréquentations (mes freq, comme les appelle ma filleule de 13 ans) étaient françaises. Adon. Je les ai toutes connues sur des sites et autres applications de rencontres. Je ne pouvais pas savoir qu’ils venaient de l’Hexagone avant quelques échanges de messages. Évidemment, un «du coup», ça ne trompe pas.

Ils étaient bien au fait, pourtant, que j’avais 40 ans puisque l’âge est mis en exergue sur ces plateformes.

Autre récurrence de la dernière année: la majorité des hommes qui se sont intéressés à moi étaient de jeunes hommes. Ils étaient bien au fait, pourtant, que j’avais 40 ans puisque l’âge est mis en exergue sur ces plateformes. Je me suis bien gardée, au départ, de communiquer avec des hommes dans la vingtaine. Je trouvais ça immoral, insensé, improductif… puisque je cherche une relation. Mais la femme que je suis a fini par se laisser charmer à un moment par un jeune homme de 25 ans plein d’esprit, d’humour, de répartie, qui avouait facilement son attirance pour «les vieilles».

Même si je le repoussais sans cesse à coups de messages cinglants, il revenait à la charge en s’assumant pleinement et j’ai trouvé cette effronterie totalement séduisante. La vie a fait que je ne l’ai jamais rencontré, mais on a échangé durant des semaines. Des messages sincères, des niaiseries, des conseils, des réflexions, des images… Et il a réussi à ouvrir en moi une brèche de désir pour une tranche d’hommes que je ne pensais pas considérer un jour.

Élie, 28 ans, Français et Rosemontois d’adoption, en colocation depuis juillet.

Il n’est donc pas étonnant que j’aie rencontré Élie, 28 ans, Français et Rosemontois d’adoption, en colocation depuis juillet alors qu’il entamait des études au Québec.

C’est lui qui m’a écrit. Un message totalement insipide. Je lui ai répondu pour le lui signifier, persuadée que mon ton sarcastique lui enlèverait toute envie de remettre ça. Mais je ne sais trop pour quelle raison, il a compris que je n’étais pas une fille bête et méchante, a ri de ma réponse et a ouvert un vrai dialogue. Nous étions sur la même longueur d’onde. Après deux messages, on se comprenait, on riait, on parlait le même langage, malgré nos dialectes respectifs.

On s’est vus quelques jours plus tard. Ça m’a donné un grand coup. Je me trouvais en face d’un humain. Pas parce que je ne communiquais avec les hommes que virtuellement depuis quelques semaines. Mais parce qu’il me donnait rapidement accès à lui véritablement. À travers ce regard vert perçant. À travers cette bouche charnue rieuse et expressive. À travers son corps ouvert. À travers ses gestes délicats. À travers sa position d’écoute et de partage.

Les corps d’un homme de 28 ans et d’une femme de 40 ans vont de pair. Il n’y a pas de meilleur amalgame.

Je suis rentrée chez moi après ce thé qu’on a beaucoup trop siroté pour étirer le temps et j’étais bouleversée par le bien que m’avait fait cette rencontre. Je me sentais légère, sereine, jeune. On ne s’était pas embrassés. (Maudit feu sauvage!) On s’était à peine touchés. Mais déjà tout mon corps et toutes mes pensées étaient dirigés vers lui. Et le plus heureux, c’est que c’était partagé. Il m’a écrit presque tout de suite pour me dire que je l’avais ensorcelé, qu’il ne faisait que penser à moi et qu’il avait trop hâte qu’on se revoie.

Ça a pris une semaine avant qu’on puisse se voir à nouveau. On a fait l’amour immédiatement. On a fait l’amour. Au sens littéral. C’était juste parfait. Juste assez de gêne, juste assez d’abandon avec beaucoup de tendresse, en beaucoup de temps. Les corps d’un homme de 28 ans et d’une femme de 40 ans vont de pair. Il n’y a pas de meilleur amalgame.

Vite, j’ai senti le besoin de savoir ce qu’un beau jeune homme faisait avec une vieille fille. Il aimait la femme que j’étais, voulait me connaître, se sentait bien, l’âge lui était indifférent… Je lui ai servi le même discours de mon côté.

Mais alors que j’assumais pleinement que ma freq avait douze ans de moins, c’était différent de son côté.

Ça a été comme ça pendant des semaines: un désir continu de se voir, un plaisir certain d’être ensemble, des ébats amoureux jouissifs et répétitifs, des textos coquins fréquents… Puis, de moins de moins. J’ai senti au bout d’un moment un malaise, un éloignement. La communication, quoique virtuelle, semblait provenir davantage de Paris que de Rosemont. Je sentais un décalage. Et il n’était pas en heures, mais en années.

Alors que j’assumais pleinement – et fièrement – que ma freq avait douze ans de moins, c’était différent de son côté. Le jugement des autres lui pesait. Lui disait s’en balancer personnellement, maintenait que j’étais une personne extraordinaire et qu’il se sentait bien avec moi, mais il avait du mal à assumer socialement cette réalité et ne se sentait pas assez fort pour défendre sa position auprès de son entourage qui le narguait. Si, à 28 ans, un ami m’avait dit fréquenter une femme de plus de dix ans son ainée, je me serais bien payé sa tête et j’aurais ouvertement jugé cette relation insolite. Je comprenais bien, donc, les réactions d’autrui et les commentaires moqueurs. Je comprenais moins bien qu’il ne s’en fiche pas.

Je n’ai plus besoin que les autres cautionnent mes choix.

Mais ils sont là, les douze ans d’écart. Dans la confiance en moi que j’ai solidifiée, dans l’estime de moi que j’ai sculptée, dans le fait d’assumer celle que je suis, ce que je veux. J’ai passé ma trentaine à me définir, à dresser la liste de mes besoins, à dessiner l’échelle de mes valeurs, à me positionner, à affirmer mes désirs et surtout qui je suis.

Je n’ai plus besoin que les autres cautionnent mes choix. Je n’accorde plus d’importance aux critiques non constructives. J’écoute mes envies, je suis mon intuition, je me laisse guider par ce qui me fait du bien. Les regards réprobateurs, je ne les vois plus. Les propos malveillants, je ne les entends plus. J’ai investi beaucoup de temps ces dix dernières années à accepter qui je suis plutôt que de vouloir changer. Je peux maintenant vivre pleinement. Et je dois profiter vite. Le temps file.

Ce temps qui rend ma peau plus molle et fait tomber ma poitrine. Malgré cela, j’ai envie de montrer ce corps, que j’ai mis des années à apprivoiser, même à un jeune homme beau comme un dieu, mais faudra que lui soit à l’aise de se montrer avec moi hors du lit.

Par Chérine, invitée des RoseMomz

Pour lire un autre texte des Rosemomz: «La tendresse comme une fusée (ce qu’il restera après nous)».

Nos invités s'appellent MaPi, Patrick, Laura et al. Ils sont Rose ou pas; Mom ou pas. Ils ont en commun avec les RoseMomz d'aimer écrire sur la vie, l'amour, la parentalité, le sexe... et d'être de fins observateurs du temps qui passe. Pour en lire plus, voyez tous les billets des RoseMomz ici.

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