Le glitch, ou l’art de l’erreur

Entrevue avec Guillaume Vallée, serial-glitcher et réalisateur de films expérimentaux.

À l’heure du tout numérique et de sa haute-définition, tout le monde veut du glitch. La perfection a t-elle atteint un point de non-retour ? Entrevue avec Guillaume Vallée, acteur de la scène glitch montréalaise.

Dans le café où nous nous sommes donnés rendez-vous, Guillaume Vallée se laisse distraire par une porte que les employés s’affairent à dégonder. Comme on se ferait surprendre par une fausse incohérence : un objet flottant dans l’air, parmi des clients attablés, absorbés par l’écran de leur portable, leur assiette ou leur conversation. Un bug s’est invité pendant trois secondes dans notre réalité et il n’a pas manqué à l’observation du réalisateur de films expérimentaux montréalais.

«Le glitch se résume à une image brisée. On peut en créer sur n’importe quel support numérique ou analogique. En vidéo, les signaux brisés produisent une image déformée, dont les couleurs peuvent être anormales.»

Au quotidien, Guillaume pratique délibérément l’erreur dans son travail : quand l’artiste ne détruit pas une pellicule 16 mm en la tachetant de peinture ou en y laissant ses gravures, c’est le glitch art sur VHS qui occupe ses journées. « Le glitch se résume à une image brisée. On peut en créer sur n’importe quel support numérique ou analogique. En vidéo, les signaux brisés produisent une image déformée, dont les couleurs peuvent être anormales », explique-t-il. Autrement dit, le réalisateur s’amuse des sauts d’images, grésillements et autres anomalies qui vous ennuyaient lorsque vous écoutiez votre enregistrement du dernier épisode de Buffy contre les vampires.

Et c’est populaire. Ce qui autrefois était considéré par le grand public comme illisible et pénible est aujourd’hui acclamé. Au point de s’être glissé partout : dans les clips vidéos, les chaînes YouTube de vos vidéastes préférés, les filtres Instagram et les publicités. « Jusque dans les pubs Sloche pour Couche-Tard », se souvient Guillaume.

« Je suis sûr que celui qui a récolté 10 000 pièces pour cette pub s’est fait lever le chapeau à sa job : ‘C’est très novateur’ », plaisante t-il, imitant des publicitaires abasourdis. « Pourtant, du glitch, on en faisait déjà dans les années 70. Dès que la vidéo est apparue, il y en a eu. C’est le risque avec tout ce qui se place en marge : ça en sort des décennies plus tard, et tout le monde pense que c’est nouveau. Mais c’est aussi ce qui rend nos créations plus visibles », concède Guillaume. « Le plus important, c’est de continuer à faire vivre nos médiums. L’industrie a beau déclarer la VHS désuète, la peinture se fait depuis des millénaires. » L’art n’a pas de date de péremption.

Image 16mm de Le dernier jour du papillon lune (2019)

«Je suis obsédé par les images imparfaites»

Dans un art où le procédé de l’artiste a une telle place, les questions de notre rapport à la technologie et à l’éphémère sont incontournables. « Il y a des machines avec lesquelles j’aime moins interagir que d’autres. Ce qui m’a plu avec les VHS, c’est la matérialité de la bande magnétique. J’ai besoin d’y toucher, d’avoir une interaction physique. Et en même temps, c’est comme une feuille de soie : la bande est très sensible et s’abîme naturellement avec le temps. C’est très sensuel de faire du glitch sur VHS, » commente t-il. « Ça créé un paradoxe avec l’image qui, elle, peut être agressive. »

Guillaume l’avoue, il essaie d’aller à contre-courant de la netteté HD, trop lisse à son goût : « Je suis obsédé par les images imparfaites et imprécises. J’aime beaucoup le côté organique du grain analogique », dit celui qui écoutait en cachette pornographie et films d’horreur à la pré-adolescence. « C’est avec ça que j’ai découvert le côté très trash de la VHS. »

 

Documenter l’irréel

Il s’agit plus de reproduire la perception que t’as quand tu prends un hallucinogène. C’est comme un univers parallèle : regarder à travers un miroir et voir un monde qui n’existe pas vraiment.

Pour autant, le réalisateur n’aime pas qu’on limite le glitch art à ses ressorts nostalgiques. « Ça prive les oeuvres de leur sens. » Mais ça ne l’intéresse pas non plus de représenter la réalité : « On l’a déjà tout le temps dans la gueule,» justifie Guillaume. « Il s’agit plus de reproduire la perception que t’as quand tu prends un hallucinogène. C’est comme un univers parallèle : regarder à travers un miroir et voir un monde qui n’existe pas vraiment. J’essaie d’ouvrir des portes avec mes films. Peu importe lesquelles : les gens perçoivent ce qu’ils veulent, l’important c’est qu’il y ait un impact. Ça les rend très subjectifs. »

Kinski wanted Herzog to direct but he turned it down” – Performance audiovisuelle avec le musicien Hazy Montagne Mystique (Crédit photo : Sarah Seené)

Le hasard du glitch a toutefois ses limites. « L’expérimental est loin d’être le pur fruit du hasard. Même si on ne peut jamais recréer la même image et qu’on travaille un accident, on va capturer trois heures d’expérimentations pour en extraire trois minutes. Tout est pensé. » assure t-il.

Le tout c’est de le faire en s’amusant : « Ça dérange le sérieux du monde de l’art, c’est le fun. C’est complexe et naïf à la fois. Si t’as pas de fun dans ta pratique créative, elle n’a pas de raison d’être. »

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Image de couverture tirée du vidéoclip de Data Slum (Martin Rodriguez & Leon Louder) pour le morceau Whale Hunt (2018)

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