Le Festival de musique émergente en Abitibi-Témiscamingue

Salut URBANIA.

C’est rescapé d’un rhume sans fin en pleine canicule qui m’a fait réévaluer l’importance des séries télé en streaming et de la quantité maximale de nouvelles que je pouvais absorber sans virer méchant que je t’écris.

Tu te souviens, il y a une dizaine de jours, tu as lancé ton numéro spécial Canada au très chic Windsor. C’était une belle et grande fête, et pendant que tu passais trois jours à t’en remettre, moi et Éric Samson, en grands journalistes d’enquête que nous sommes, ben on est partis en mission en Abitibi-Témiscamingue. Je te rappelle ça parce qu’on avait pas du tout dormi quand on a pris le bus avec les pros, journalistes et bookers européens vers 5h du matin ce jour là, encore sous l’influence de la soirée de la veille. On voulait faire ça bien comme toujours, tu sais, et comme on allait là pour animer en ton nom une émission de radio qui s’appelait “Le festival de la santé”, on se trouvait pas pire concept.

Ça fait quelques jours que je jongle avec la manière de te raconter notre périple. D’abord parce que le FME est un endroit mythique et fabuleux. Et ensuite parce qu’à la quantité de journalistes, blogueurs et compagnie qui le commentent en direct, et qu’au nombre de fois où j’y suis retourné tant comme musicien que journaliste et dans tous les états possibles ou presque, on dirait que je ne sais plus comment en parler.

Je vide donc ici la carte mémoire de mon appareil photo, et ce que contenait ce qu’il restait de moi à mon retour en ville, et je vais essayer du mieux que je peux de mettre en ordre ces souvenirs impérissables. On t’a pas fait honte, inquiète-toi pas, URBANIA. Éric a mangé tout ce qui dégoulinait de graisse et on a mélangé les champignons magiques aux grosses cans de Boréale avec parcimonie. On est des pros, je te l’ai dit.

De rien.

Moi aussi je t’aime, tsé.

Le jour de notre arrivée, après être débarqués en trombe direct dans le local de la radio avec nos pack-sacs sur le dos de 9h d’autobus pour finir confusément l’émission de radio pour laquelle on était en retard, on s’est rendus à l’accueil chercher nos passes, saluer des amis et siffler quelques verres offerts par l’équipe du festival. Dehors, y’avait mystérieusement Anna des Deuxluxes (qui ne jouaient pourtant pas au FME cette année). Elle avait le logo du festival tatoué dans le cleavage, une canne à pêche à la main et était très contente. C’était beau, étrange et très FME alors j’ai pris ma première photo.

Ce soir-là, on s’est rendus à l’église transformée en Agora des Arts (oui, ils ont ça à Rouyn) pour voir Deerhoof. On était rassurés de voir que tout le monde avait à peu près la même face déjà fatiguée de la route ou de la veille que nous, et chillait dans la bonne humeur sans intention de se lancer sur les murs.

On n’avait jamais vu Deerhoof en live. En gros, ça ressemble à un batteur en transe qui donne l’impression d’échapper le beat par excès d’enthousiasme à toutes les 5 secondes, mais qui parvient quand même à te laisser bouche-bée de talent et d’intensité, appuyé par un guitariste qui pourrait jouer dans Santana en 1969 et une chanteuse japonaise qui fait des moves dignes de Tigre et Dragon en criant “Pan-da, pan-da, pan-da, we like!”. C’était formidable. Vraiment.

On a fini la soirée dans une cave sombre avec les gars des Marinellis, en sueur, en bière et en bobettes (en tout cas le chanteur, Cédric). L’énergie du désespoir (et/ou l’alcool) avait embarqué et tout le monde dansait ferme. C’était pareil comme l’Esco, avec le même monde et le même fun, et les délégués français semblaient fascinés de se retrouver dans un party de famille aussi loin dans la toundra canadienne.

Au réveil, le lendemain, on est allés voir le lancement de notre nouvel ami Philippe Brach. Il a fait beaucoup de bonnes nouvelles tounes (qu’on avait déjà entendues chez lui, eh eh) et raconté comment l’an passé il s’est retrouvé à faire du pouce au lever du soleil pour se rendre à son hôtel. Devant son hôtel. Ouin, Philippe est psychédélique pas mal et jouait dans une toile d’araignée. C’est pas tout le monde qui le connaissait déjà, et y’avait beaucoup de fun dans l’air. Ah aussi: son guitariste est juré à La Voix.

Sur la place principale du festival devant notre local de radio, y’avait une borne-fontaine connectée à un abreuvoir qui nous a sauvé la vie quelques fois. Et aussi un canot dans un arbre pour les Français.

Ça, c’est le moment où j’ai essayé d’aller prendre une photo de Philémon Cimon pendant son lancement au Cabaret. Comme vous voyez c’était impossible, car Philémon a une armée de bodyguards filles prêtes à mordre si on tente de s’approcher. C’est LEUR Philémon. Elles sont d’ailleurs toutes devenues molles en même temps quand il a fait sa nouvelle chanson dont le refrain est “Je suis ton frère / tu es ma sœur / je suis ton amant / et je te fais l’amour”. Je crois que je suis sorti juste à temps avant que l’ambulance vienne en ramasser la plupart en cataplexie. Bien joué, man.

Ça c’est soit l’arrivée d’une soucoupe volante, soit le début d’un show très attendu au Petit Théâtre du Vieux Noranda.

Ah voilà: Ponctuation réchauffait la salle devant une foule ravie. On ne le voit pas sur la photo, mais depuis que les frères Chiasson se sont adjoint les services d’une bassiste/casioiste (elle joue du Casio) et qu’ils ont pas mal tourné, ils sont devenus les plus solides et pertinents ambassadeurs de la scène musicale de Québec. Et là je vous vois venir, gens de Québec: je dis pas qu’y a pas beaucoup d’autres bons bands dans votre ville, ni que c’est mieux à Montréal, je dis juste que Ponctuation c’est de la bombe. Écrivez-moi pas de bêtises pour ça svp…

Ça, c’est le moment que tout Rouyn attendait ce soir-là. Bon, il faut que je vous explique quelque chose : Rouyn est une ville de métal. Pas juste dans le sens de “capitale du cuivre”, là. Une ville qui trippe sur la grosse musique Métal. Le FME compte chaque année une nuit de groupes du genre, et c’est vraiment la meilleure occasion de rencontrer les gens de la place, parce que l’indie montréalais ils s’en sacrent un peu quand même. Depuis quelques années par contre, on dirait qu’ils ont décidé que Duchess Says, ça comptait comme un band métal. On les comprend dans le fond. Moi, quand Annie-Claude commence à léviter comme ça les yeux dans le vide pendant que le band dans le tapis fait un son de fin du monde qui se danse, je trouve ça pas mal plus inquiétant et thrillant qu’une ode au diable de fond de gorge.

Ouin, elle a fait assoir toute la salle par terre entre deux séance de bodysurfing, accrochée au fil du micro. Et y’avait une perruche géante en or après le pied de micro, aussi. Mais tsé, comment dire…? Les humains sont des êtres complexes qui ont vraiment toutes sortes de passions et de loisirs. Tant que ça fait de mal à personne, moi j’ai rien contre. Même que dans ce cas-ci en fait, ça fait vraiment du bien à pas mal de monde.

Y’avait plusieurs concerts surprise, et d’autres en plein air ouverts à tous. Les gens s’asseyaient par terre comme pour un pique-nique et se laissaient hypnotiser. Comme cette fille-là, par Navet Confit…

Navet Confit qui, en plus de jouer dans un set-up qui ressemblait à l’intérieur du vaisseau d’Alien, a bénéficié d’un large crowd de connaisseurs (“heille, ça c’est une toune du 2e album de l’an passé!”) ainsi que de curieux enthousiastes (“man, une chicks qui drumme, esti que c’est hot!”). Quand on sait la complexité de son humour, sa propension au grunge bruyant et qu’il a terminé son set en sautant sur sa guitare branchée à pieds joints, on ne peut que s’émerveiller de la qualité du public de Rouyn. Un beau moment de plein air pour les enfants. LOL.

Éric, comme la totalité du public présent ce soir-là, a été totalement flabergasté par la prestation de The Fleshtones. Tellement qu’il a passé un bon 15 minutes après le show à essayer de toucher au chanteur. Le mythique groupe punk de New York, seul et unique formé à l’époque bénie du CBGB à tourner encore en formation originale (RIP The Ramones) a donné, malgré son âge avancé, un des shows les plus énergiques et généreux de tout le festival. Le deuxième soir, pour “topper” cette prestation magique, ils ont dû finir le show en tendant leurs instruments au public et en laissant à Louis-Philippe Gingras le soin de faire le solo de guitare final pendant qu’ils dansaient au milieu de la foule. Y’a des moments comme ça pas mal, au FME.

Louis-Philippe, en même temps, était inconsciemment en train de se préparer à ce qui s’en venait en se faisant faire une coupe de cheveux punk par le barbier du festival. Eh oui, y’avait un barbier dans le disquaire. Parce que oui, y’avait un disquaire. Merci d’ailleurs à tous les deux de nous avoir initiés au shooter de Caribou à la place du café avant nos émissions de radio. Ça a relevé le niveau de confidences pas mal.

Ce mur étrange trônait au milieu du site avec des crayons pour les vandales. Fait très rouyn-norandesque: on a compté 17 fois la réponse “me faire un chum”. Y’a beaucoup de filles, en Abitibi.

La face moyenne d’Éric Samson quand j’essayais de raconter quelque chose pendant nos émissions de radio. En flou à côté; Félix, un des plus majestueux animaux que la Franco-Ontarie comporte, qu’on a adopté instantanément pour le week-end. Ce jour-là, il était venu nous raconter avec émotion et moult détails comment la drogue l’a sauvé de la dépression, me semble.

Photo de la fois où on pensait qu’on allait voir The Dodos mais où on s’est retrouvé dans une émeute quand les lumières se sont ouvertes sur une messe présidée par Galaxie. C’était le jour 3, les batteries commençaient à manquer un peu.

Un groupe local de métal/hardcore dont le nom m’échappe, joue chaque année dans la ruelle derrière les bars avec un set-up de plus en plus impressionnant. Avec un peu de persévérance, un jour on les invitera peut-être officiellement. Cette année en tout cas, y’avait un gros moshpit de pouèls, et on se faisait offrir du Jack Daniels à la bouteille chaque fois qu’on passait par là.

Comme je disais plus tôt y’avait beaucoup d’évènements surprise. Celui-là, j’imagine, était organisé par Dare to Care…. ah non, en fait c’est juste leur staff qui massacre cruellement une chanson au bar Les Chums, le plus célèbre et merveilleux trou à karaoke au nord de l’Astral 2000.

Je ne saurais expliquer exactement comment c’est arrivé, mais à un moment dimanche y’avait un gros paquet de Français qui faisaient le train devant une station-service. Y’a aussi des moments comme ça, au FME. Un truc si jamais ça t’arrive: tu souris, tu poses pas de questions et tu continues ta route.

Tout le monde a découvert de magnifiques chansons au bord des larmes dans l’église le dimanche soir. Après 7 ou 8 tounes, la fille discrète qui ouvrait pour Louis-Jean Cormier s’est avancée au micro et a dit: “Faque c’est ça, je m’appelle Safia Nolin, j’ai 23 ans pis j’aime Harry Potter. Ah ouin, pis c’est mon lancement à soir, aussi. Merci vous êtes smattes.” Juste de l’amour.

On a écouté quelques tounes de Louis-Jean, mais Fanny Bloom avait envie d’un tour de montagnes russes, donc on s’est aventuré ensemble à la soirée métal. Ça, c’est le moment juste avant le Wall of Death où le bassiste d’ABITABYSS (ça s’invente pas) piquait le chanteur habillé en chasseur avec son instrument en panache d’orignal. De l’exotisme, en veux-tu? En v’là.

Le tout dernier concert du festival, et celui où il a fait le plus chaud, c’est pas mal celui de Galaxie. Après avoir joué dans la grosse salle la veille, ils ont donné tout ce qui leur restait sur la minuscule scène du Cabaret devant un public conquis, amoché et complètement fou. C’est vrai que Galaxie, que t’aimes le genre ou pas, c’est un vrai all-star band. Ça a revolé, calé des shooters, bodysurfé. Les jeunes filles hystériques voulaient toucher à Olivier Langevin, lui essayait de se mettre un serpent en plastique dans le nez. Du plaisir simple et de bon goût en famille.

Parlant de moment en famille, ça je me souviens pas trop de ce que c’est. À l’œil je dirais que les gens qui n’ont pas pu rentrer au show de Galaxie ont décidé de juste passer la nuit sur le toit du bar.

Oui, en fait c’est ça.

La 117, c’est long longtemps.

On est revenu en ville épuisés, sans voix, dans le flou et on a eu un sourire énigmatique étampé dans la face pendant plusieurs jours. Parce que l’essentiel se tient souvent hors du cadre, et que ce qu’on ne voit pas sur les photos est pas mal précieux. Parce que les souvenirs de hugs, de rencontres, de rires et de larmes je les garde pour moi, URBANIA, désolé. Et qu’il y en a des tonnes.

Le FME, c’est un party de famille encore plus qu’un festival. Une cérémonie construite de sueur et tenue à bout de bras par du vrai beau monde un peu fou, qui a suivi le célèbre mantra de Field of Dreams (un vieux film plate avec Kevin Costner, laisse faire ça): “Construis-le et ils viendront”.

Et ils sont venus.

Et ils reviennent.

Les groupes punk, les chanteuses folk, les animateurs de radio communautaire, les vrais geeks de musique, les gros pouèls gentils, les saveurs du mois et les vieux routiers, les soudmans légendaires, les guitar heroes, les weirdos expérimentaux et les hordes de fans. Juste pour passer le meilleur moment de l’été avec ces gens qui, au fil des années, sont devenus leurs amis. Et la drôle de gang un peu tout croche et qui vit de musique et dont ils font maintenant partie. Dans cette ville minière lointaine et belle qui, étrangement, est devenue un peu chez eux.

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