Un an sans internet

C’est lourd parler d’internet. Tu les connais, ces textes un peu condescendants qui t’invitent à te libérer de Facebook et sortir dehors pour sentir les fleurs, ou de la prochaine vidéo virale qui te rappelle à quel point c’était si simple le temps où on devait tracer nos itinéraires sur des petits bouts de papier. J’dis ça parce que c’est exactement ça que j’ai écrit l’an dernier.

Un an plus tôt, je bossais avec passion sur une conférence qui parlait de la saturation de notre génération.

J’étais en prise de conscience face à cette saturation ambiante : ce sentiment d’être à la fois trop vide et trop plein; d’être surstimulé, tout le temps, toujours.

Tes écouteurs dans tes oreilles.

La vibration dans ta poche.

La notification, l’onglet, le inbox, le swipe to unlock, le alt-tab, le click-bait, le scroll down, le binge-watch.

J’étais devenu tellement mauvais pour m’assoir calmement dans mon salon et ne rien faire.

J’étais ce gars dans ta gang qui dit : “Ouin, j’devrais lire plus de livres c’t’année…”

La saturation. Trop vide; trop plein.

J’ai peut-être chialé, mais j’ai quand même agi. Deux ans plus tôt, j’enterrais mon compte Facebook et, quelques mois plus tard, je remisais mon téléphone intelligent.

L’an dernier, je me suis lancé l’ultime défi : je passe au moins un an sans internet, ni à la maison ni dans mes poches.

Je suis devenu l’équivalent d’un vegan pour la technologie : quelqu’un qui vise un lifestyle axé sur des contraintes strictes qui repose sur des principes fixés (et, surtout, qui aime ça te rappeler qu’il vit de cette façon).

Guess la première chose qui survient quand tu te déconnectes? Tu t’ennuies.

Je parle du vrai. Pas celui où tu défiles passivement 9GAG en attendant qu’on te dise quoi faire de ta peau, je parle de l’ennui où tu calisses rien. C’est quand la dernière fois où tu t’es assis sagement avec rien d’interactif à portée de main? C’est long longtemps.

C’est d’ailleurs habituellement la première question qu’on me pose quand je dis que je vis sans internet. Ben là, qu’est-ce que tu fais chez toi le soir?

J’calisse rien.

Non, c’est pas vrai. Déjà, si j’étais plus capable de passivement rien faire, autant activement rien faire. Le premier effet secondaire a été de me lever de ma chaise et partir marcher. Sans musique, lecture ou destination, je partais méditer un pied devant l’autre, l’esprit en veille, le corps en autopilote. Le combo déambuler/ruminer, c’était mon detox; mon remède pour me vidanger peu à peu de cette saturation qui m’habitait encore.

Penses-y. Rien faire, c’est la chose à laquelle on est le moins apte à.

L’intensité a continué de pousser. Ça a botté le cul de mon imagination qui l’avait eu un peu trop facile ces dernières années.

Je me suis remis à lire, mais surtout à écrire. J’avais jamais écrit à ce point depuis mon cégep. Je sais toujours pas comment j’ai pu en faire autant. Je goalais en quasi simultané des correspondances, de la fiction, des essais, des cours, des conférences, toute. Faute de ne plus pouvoir venir de l’extérieur, la stimulation s’est mise à se générer de l’intérieur et, rendu là, ça devient un besoin de s’exprimer.

L’intensité s’est ensuite déversée sur mon entourage.

Avec les réseaux sociaux, même si c’est indirect, on prend l’habitude de cohabiter en permanence avec nos proches. Une fois coupé de toutes nouvelles, je me suis rendu compte que j’avais oublié ce que c’était d’avoir hâte de voir les gens qui habitent mon quotidien.

Moi, l’introverti sauvage, impatient de voir des gens.

Ça m’a déniaisé pour spontanément harceler mes amis à venir prendre un verre sur mon balcon. Tu parles, pis t’es pas avec ta blonde en train de chatter avec tes amis ou avec tes amis en train de chatter avec ta blonde. T’es juste là, pis tu parles.

T’es à un et un seul endroit à la fois.

Après quelques mois à vivre comme ça, les choses se sont embrouillées.

J’ai encore du mal à dire si je me suis simplifié la vie ou si je l’ai compliquée un cran de plus. Déjà, je ne peux pas vivre à 100 % offline : mes contrats me demandent tous d’être devant un écran et interagissent avec des gens qui ne sont pas dans la même pièce que moi. J’ai juste pas le choix de devoir régulièrement traîner mon laptop à différents cafés pour me mettre à jour.

Revenir vers l’internet est devenu le moment anxiogène de la journée.

Quand tu t’es acclimaté à poser ton attention sur une chose à la fois, le multitask devient une autre game. Entre ça et être le gars d’la campagne qui débarque dans une métropole bruyante, le niveau de stress est le même.

Sérieux, c’est à cette vitesse-là que j’allais l’an dernier? J’ai maintenant plus d’empathie pour nos aînés qui nous comprennent pas avec nos affaires d’ordinateurs.

L’indicateur wifi s’allume : deux rendez-vous manqués, quatre articles de blogues en attente, six onglets YouTube de l’autre fois que j’avais pas eu le temps d’écouter et j’ai maintenant douze emails à retourner. Si ma patience sans écran s’est endurcie, mon self-control s’est affaissé.

C’est aussi devenu une joke de dire à quel point c’est dur de me rejoindre.

On en est à un point où, aujourd’hui, la communication est instantanée. En temps normal, quand tu contactes quelqu’un, tu t’attends à ce qu’il te réponde d’ici les prochaines heures, pas d’ici les prochains jours.

C’est une pression sourde et constante de savoir qu’on attend de mes nouvelles alors que je suis dans l’inaptitude de le faire. Et quand je me repointe le nez online, je tombe dans un bouchon de circulation de distractions et de to-do.

Sinon, c’est pas comme si ce mode de vie avait un support ou un cadre. Si je fais encore un parallèle avec la bouffe, c’est facile de trouver à Montréal une épicerie cachère, vegan ou fitness, mais ce l’est pas mal moins de trouver un café sans internet.

C’est facile de trouver un guide de recette qui fitte tes principes ou tes excentricités alimentaires, mais c’est pas mal plus compliqué de trouver un anti-smartphone qui n’est pas une ostie de bebelle cheap en plastique.

C’est ton problème de gérer tes restrictions à table en amenant ton propre lunch à un souper d’amis, mais c’est le problème à tout le monde quand les gens ne sont plus capables de te rejoindre facilement.

Elle se trace où, la ligne entre l’internet productif et l’internet qui bouffe ton temps? Entre le réseau social essentiel et la dompe à photos? Comment t’imagines-tu fréquenter une communauté pro-hors-ligne active quand t’es hors-ligne?

La vie hors-ligne, c’est un baume. La vie hors-ligne dans un monde de gens en ligne, c’est handicapant.

Je suis peut-être au mauvais endroit au mauvais moment. Notre société est encore en plein dans l’étape du supersize; on aimerait un meilleur téléphone, une meilleure connexion, un meilleur multitask. Peut-être que je suis juste trop TDA, ou obsessif, ou les deux.

Mon défi tire aujourd’hui à sa fin. Je reviens pas à pas vers le monde online, même si je sais que je ne serai jamais entièrement de retour. Je surveille la trend des téléphones minimalistes. J’ai un compte Facebook anonyme dépourvu d’amis et de newsfeed (un low-profile Facebook?).

Vivre sans internet, c’est un défi délicat et souvent frustrant, mais ça en révèle beaucoup plus qu’on pense sur soi-même.

Entre l’ennui et la stimulation, en passant par l’imagination, vivre en ermite virtuel bouscule toutes nos habitudes, malsaines ou pas. En ce qui me concerne, je peux dire que me priver de quelque chose va toujours me montrer pourquoi j’en avais besoin en premier lieu.

Le jour où il y aura un buzzword pour décrire ce lifestyle — je ne serai probablement pas en ligne pour attraper le hashtag au vol — on aura potentiellement une meilleure acuité concernant cette saturation ambiante. Rendu là, j’espère que ça signifiera que notre sensibilité s’en vient de moins en moins branchée dans ce qui est nouveau, mais de plus en plus dans ce qui est essentiel.

Pour lire un autre texte de Simon-Albert Boudreault : “La pire défaite de ma vie a été de réussir tôt”

www.saboudreault.ca

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