Le chialage

Les Fêtes approchent, ’tis the season pour faire la baboune: le film de Grumpy Cat est maintenant disponible, la chanson du Grinch joue dans les speakers de tous les commerces de détail, et tu as reçu cinq invitations Facebook d’événements à la thématique «Noël des orphelins».

J’ai détesté Noël pendant longtemps. J’ai utilisé toutes les excuses: ma famille est plate, Noël c’est trop commercial, ma famille est trop petite, j’ai pas d’argent pour faire des cadeaux, j’ai de l’argent pour faire des cadeaux mais personne me fait des bonnes suggestions, Noël c’est trop religieux, le porridge est trop chaud, le porridge est trop froid.

En fait, j’ai détesté beaucoup de choses pendant beaucoup de temps. J’étais bougonne, chialeuse, pessimiste, négative. Tellement, que ça devenait drôle. Tellement, que c’est lentement mais surement devenu mon trademark. Une marque de commerce, même si c’est un trait négatif, ça fait de toi quelqu’un.

Les gens disent: ben oui, Marie est comme ça. Et moi je disais: ben oui, je suis comme ça, alors je vais bien jouer mon personnage.

Je vais me rouler dans la négativité, je vais vous donner le show que vous voulez. Alors je bougonnais, je chialais, j’étais pessimiste, j’étais négative. C’était cool, c’était un bon personnage à avoir. Sauf qu’un personnage, c’est temporaire. En fait: il faut que ce soit temporaire, parce que sinon, ça colle à la peau pour toute la vie.

Le personnage de la chialeuse me fait un peu penser au personnage de la bad bitch, qu’on retrouve un peu partout depuis quelque temps. C’est une façon de faire un fuck you semi-déguisé aux gens, d’être subversive tout en étant acceptée socialement. Sauf qu’en fait, le personnage de la bad bitch me fait un peu peur. Quand j’entends, par exemple, Marina & The Diamonds chanter “How to be a heartbreaker”, je me dis que les millions de jeunes filles qui citent cette chanson sur Tumblr y croient, elles. Elles croient en l’archétype de la fille pas-fine qui s’assèche le coeur pour avoir l’air tough.

C’est un “donnez au suivant” inversé: tu me fais mal, je fais mal à tous les autres. Tu me tiens par la barbichette, je te tiens par la barbichette pis je vais te donner un criss de grosse tapette. Ça, c’est pour le personnage de la bad bitch. Pour celui de la chialeuse, le mantra serait plutôt une citation de April dans Parks and Recreation. Ou la toune Paint It Black des Rolling Stones. Bref, les exemples dans la culture populaire ne manquent pas. Parce que ça paye d’être bougon, et pas seulement pour la carrière d’Antoine Bertrand.

D’ailleurs, du côté du divertissement, j’ai souvent refusé de regarder des comédies. Pas de films drôles, pas de shows d’humour, pas de téléséries absurdes. Moi, rire? Voyons donc, je suis trop dark pour ça. Moi, j’aime les films obscurs qui parlent des “vraies affaires”, les histoires qui te hantent encore trois jours après le visionnement parce qu’elles te grattent des bobos imaginaires. Une amie à moi, ayant à peu près la même vision des choses, me faisait récemment part d’une nouvelle règle qu’elle s’était donné pour sa consommation de divertissement: ne choisir que des choses légères.

Pour faire changement. Pour se donner un break de reine du chialage.

Quand elle m’a dit ça, j’ai tout de suite pensé au positivisme de psycho-pop, du style Le Secret et autres patentes vendues par des gourous en jaquettes. Mais la vérité, c’est que mon amie me dit que depuis qu’elle regarde des films niaiseux avec Adam Sandler, elle se sent plus légère. Pour vrai. Il semblerait que le comique du divertissement vient peser dans la balance de sa noirceur personnelle.

Ce n’est pas fou. Après tout, pourquoi se rajouter des sources de mal-être? Quand on est une personne de nature chialeuse/pessimiste/grognonne/cynique, peut-être est-il effectivement bon de se donner un break.

Parce que, même si les chialeux ont un bon public, il reste que quand les spots ne sont pas dirigés vers eux, ils se retrouvent seuls avec leurs crottes sur le coeur. Avec leur haine de la race humaine, leur écoeurantite des détails autrement banals, leur venin dirigé à n’importe quel détail de n’importe quel degré d’importance. Peut-être faut-il donc se forcer un peu pour rejoindre la lumière, tel le chanterait Nana Mouskouri. Après tout, le Grinch finit par aimer Noël. Et Grumpy Cat, lui, sourit peut-être lorsque personne ne le regarde.

C’est déjà un début.

Pour lire un autre texte de Marie Darsigny: Perdre son âme dans le commerce de détail.

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