Philippe Boivin

Le Canadien, la société pis moi

Je pense que c’est Karl Marx qui a écrit “la religion est l’hélium du peuple”.

Kéven, nenon, c’est “L’OPIUM du peuple”, pas l’hélium.

Ah ouain? T’es-tu sûr de ça toé mon grand intellectuel qui chuchote?

Oui. T’sais Kéven, je veux pas remettre en doute ton jugement, mais t’as déjà écrit textuellement dans une dissertation universitaire “Le Petit Prince, de Machiavel”… 

Ah ouain. En tout cas.

Tout ça pour dire que l’adage marxiste s’est transformé au fil du temps. Ce n’est plus Dieu qui détourne le prolétariat du véritable enjeu de la lutte sociale, mais le divertissement.

Par exemple, les ligues professionnelles de sport qui occupent nos soirées et animent chacune de nos discussions. Parce qu’il est plus commode de débattre avec son beau-père des trios de Michel Therrien que de la gratuité scolaire ou de la taxe carbone.

Je suis d’ailleurs coupable de tomber dans ce petit engourdissement de l’esprit. J’ai signé quelques 6000 commentaires sur un forum de hockey, où je passe des heures à débattre avec un inconnu de Kanata sur qui est le meilleur entre Mika Zibanajed et Tomas Plekanec.

C’est une obsession un peu futile je l’admets. Tu vas donc peut-être me trouver incohérent, moi qui décrie si souvent haut et fort les vraies injustices sociales, d’également encourager cette extravagance de sportifs milliardaires.

Ce à quoi je répondrai : hate the business, not the game.

Je n’apprécie pas le marketing autour du sport même si j’admets qu’il est nécessaire à sa survie. Et je n’aime certainement pas quand le Journal de Montréal préfère parler de Price que d’une gigantesque manifestation anti-austérité. J’ai aussi horreur de ces abominables chansons des séries qui apparaissent sur la bande FM au printemps. Je tiens en aversion ces imbéciles d’estrades un peu saouls à Rouyn-Noranda, Québec ou Sherbrooke qui envoient chier des jeunes de 17 ans en les traitant de “maudits pourris”, bien barricadés derrière des remparts de plexiglas.

Mais il ne faut pas diaboliser les joueurs de hockey au nom de l’industrie; ils n’en sont que le produit.

Pourtant, quand vient le temps d’identifier des injustices salariales, “hockeyeur professionnel” est le métier qui ressort le plus souvent. Pas banquier. Ni PDG. Pas André Bolduc. Non, PK Subban.

Dans l’absolu, c’est entièrement vrai, PK Subban gagne trop cher.

Mais ce n’est pas une mystérieuse aberrance si c’est le cas.

Les très nombreux à le scander le font sans réaliser que son salaire faramineux n’est que résultat de leurs propres produits de consommation. À lui qui paye trop cher son abonnement à Vidéotron. Qui s’est acheté un t-shirt à 39,99$ de Mike Cammalleri en 2010 pis qui le regrette un peu. Qui va flamber la moitié de sa paye pour passer trois heures au Centre Bell.

Et si PK Subban gagnait moins cher, ce serait simplement les multimillionnaires propriétaires qui en mettraient plus dans leurs poches. Inutile de s’attaquer aux joueurs de hockey simplement parce qu’ils sont eux-aussi tributaires de la loi du marché. Je l’aime pareil, PK Subban.

Parce qu’il me fait vivre des émotions lors des matchs. Le temps d’une rencontre, j’ai le droit d’oublier momentanément les atrocités qui se vivent dans les CHSLD, dans la rue ou à l’autre bout du monde.

Je peux profiter d’un peu de répit pour savourer de petites victoires, si ce n’est que par procuration.

Ça me permet de crier, de lever les poings, et de me sentir léger. Parce que quand le Canadien gagne, je me réjouis, je high-five à qui mieux mieux. Je saute, je suis bien. Je flotte.

Comme si j’étais plus léger que l’air.

Dans le fond, c’était bien ça: le sport c’est l’hélium du peuple.

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À lire aussi à ce sujet “Avec GND, au hockey” de Patrick Lagacé

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