Le bonheur d’être seule, parfois

Quand j’étais kid, j’avais 3 amis : Charles, Léa et Élisabeth. Je partais à la chasse aux vers de terre dans la ruelle avec Charles. On vidait des pots de yogourt pour y déposer nos créatures visqueuses et les nourrir de salade Iceberg.

La seule amie chez qui je pouvais dormir sans brailler pour retourner à la maison, c’était Léa. Je jouais au ballon poire avec Élisabeth et on allait au dép’ s’acheter des Mr.Feeze. Je ne trippais pas tant sur les fêtes d’anniversaire et autres événements où trop d’enfants débiles s’y retrouvaient. Je préférais largement gribouiller sur le trottoir avec de la craie rose avec un de mes partner in crime susmentionné ou être dans ma chambre à admirer ma collection de Pogs. L’enfer, c’est les autres, que Sartre disait.

Maintenant adulte et possédant toutes mes dents, j’ai toujours eu une légère réticence à me retrouver dans des endroits bondés. Il n’est pas question d’être misanthrope ou ermite (je travaille dans un bar, quand même) pis J’EN AI DES AMIS (OK ?), mais j’apprécie plus que n’importe quoi le calme de me retrouver avec nul autre que moi-même. Marcher pendant des heures et sniffer l’air frais, m’arrêter quand je veux pour Instagramer un truc joli, me rendre dans un musée et y rester tout l’après-midi, regarder 2 films de suite au cinéma avec un gros sac de popcorn ultra beurré et salé, lire en pyjama sur mon divan, aller dans une taverne où une vieille barmaid fait mes cocktails, essayer de faire de l’origami sans trop pogner les nerfs. Les activités en solo, c’est bon pour l’âme.

La fois où j’ai cliqué que je prenais un réel plaisir à passer du temps seule fut un certain dimanche frisquet de septembre. Une soudaine envie de vin a envahi mes papilles, tellement que l’engloutissement d’une grappe de raisins rouges n’a rien changé à cet intense désir. En cette situation de première importance, je n’ai eu guère le choix que de me diriger à la SAQ. J’ai zigzagué entre les allées tout en saluant d’un geste amical le Gallo rosé, fier partenaire de mes premières brosses et également source de quelques vomis roses. Plusieurs vins du Portugal étaient exposés sur des présentoirs les mettant en valeur, ce qui a attiré mon regard assoiffé. Puisque j’affectionne absolument tous les vins rouges et que je m’assume dans ce choix, je sélectionne toujours mon vin selon la beauté de son étiquette. Probablement que si je participais à Un souper presque parfait, Marcel m’enlèverait 4 points parce que mes vins iraient aussi bien avec mes plats qu’une robe à paillettes sur Denis Lévesque. Bref, j’ai choisi la bouteille avec la plus belle apparence et j’ai payé mon dû en remerciant la caissière d’un exotique obrigada.

De retour à la maison, j’ai préparé un petit poulet piri-piri et une guacamole bien épicée. En écrasant mes avocats, je me suis remémorée la récente invention de Starfrit : l’AVOCADO SHARK, also known as l’objet que personne voudra à l’échange de cadeaux à Noël c’t’année. Il s’agit d’un instrument muni de 3-4 bébelles qui facilitent la découpe d’un avocat. Thanks, ça va probablement nous sauver de l’épidémie d’Ebola. La prochaine idée de génie de Starfrit sera le TUNA ATTACK, ce produit indispensable à 4 lames muni d’un petit récipient de mayo et d’une shot de Purell intégrée pour faciliter l’ouverture d’une canne de thon pis en faire une salade sans sentir le poisson passé date.

Sur ces sages pensées, je me suis installée en robe de chambre sur le divan avec mon repas muito picante, en m’enfilant du bon vino portugais derrière la cravate et en écoutant Tout le monde en parle. À la maison, je me parle souvent tout haut alors je ne me suis pas gênée pour lancer quelques phrases comme :

« Messemble que Guy A. en peut juste pu de la petite cérémonie de poignées de main avec le public de la rangée A. De moins en moins sincère dans son mouvement. Faut croire que c’est le métier qui rentre… »

« Quand est-ce que, pour l’amour du ciel, une tournée de shooters sera offerte à l’ensemble du plateau ? Le party pognerait solide. »

« Dany Turcotte, épouse-moi. »

Après l’émission, j’ai éteint les lumières de mon appartement. J’ai allumé des chandelles Febreeze et j’ai fait couler un bain aussi mousseux qu’une bouteille de Moët qu’on aurait secoué pendant 32 ans. J’ai mis des tounes de Noël et j’ai plongé dans le bain avec ma coupe de vin. Si j’étais Anna Casabone, j’aurais dit: du vino, mes pieds dans l’eau, ma glucosamine, merci bonsoir. J’ai pris une gorgée de ce fabuleux élixir et je l’ai laissé doucement s’infiltrer dans mon gorgoton. J’ai écouté le sweet pétillement des bulles de mousse avec Tony Bennett qui chantait Have yourself a merry little Christimas. Je me sentais privilégiée.

Le bonheur d’être seule, parfois.

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