Le Blanc de service

NDLR: Vous avez peut-être vu passer un article désormais retiré sur notre blogue d’hier. Bien que sa publication ait été une erreur que nous avons depuis corrigée, notre blogueur en Haïti Étienne Côté-Paluck a tenu tout de même à répondre au texte en question. Nous publions ici sa réplique.

Les rapports minoritaires des « Noirs » nord-américains avec la majorité « blanche » sont parfois difficiles. Racisme et discrimination teintent une longue histoire d’émancipation dont les réminiscences sont parfois difficiles à saisir lorsqu’on est né avec la « bonne » couleur de peau.

Déjà, outre le poids de l’histoire, vivre en tant que minorité, c’est sortir du lot. C’est se faire repérer rapidement dans ses allées et venues.

En tant que « Blanc » minoritaire en Haïti, on prend rapidement conscience de sa position. On se le fait rappeler à tous les coins de rue, dans l’autobus, dans les soirées. Malgré certaines discriminations, notre situation est plutôt considérée comme avantageuse. Un avantage parfois lourd à porter.

Les Haïtiens sont d’une hospitalité hors-pair. On se fera un plaisir de vous accueillir à bras ouverts lorsque vous êtes touriste.

Par contre, depuis quelques années, le rapport avec l’Étranger a été altéré suite à la venue d’ONG internationales toujours plus nombreuses

La majorité des « Blancs » dans ce pays « pauvre » ne sortent pas de leur véhicule. Ils vont d’un point A à un point B en gros VUS, souvent avec chauffeur. Les étrangers sont donc nécessairement perçus comme étant riches.

« Tu n’as pas de voiture? Pourquoi? Qu’est-ce que t’attends pour t’en acheter une? » me demande-t-on sans arrêt.

On finit même parfois par avoir l’impression d’être un guichet automatique ambulant : pas une journée ne passe sans qu’un inconnu vous demande un boulot ou, plus souvent, un peu de monnaie.

C’est la plupart du temps seulement pour tenter sa chance, parce qu’on sait comment les « Blancs » sont facilement affectés par la pitié.

La culture de l’entraide est déjà très présente entre Haïtiens membres d’un même réseau. Il y a très peu de vrais « quêteux » dans les rues, probablement moins qu’à Montréal, ce qui n’est pas peu dire compte-tenu de la pauvreté, voire de l’extrême-pauvreté de la majorité de la population.

Bien que peu d’Haïtiens le fassent par nécessité, c’est devenu un sport chez de nombreux jeunes, surtout en groupe : à la vue d’un « Blanc » sur le trottoir, l’un d’entre eux va se précipiter sur vous, comme pour prouver qu’il sera capable d’extirper quelques sous pour s’acheter un bonbon et pourra s’en vanter à ses amis.

Les jeunes garçons qui lavent les vitres des véhicules aux coins de certaines grandes rues de Port-au-Prince connaissent bien ça. À la vue d’une voiture avec des « Blancs », ils vont tout de suite sortir leurs airs de pitié en se frottant le ventre. Déjà habillés en guenilles, il n’en faut pas plus pour attirer la larme à l’œil, type « vision mondiale ».

C’est le même scénario presque partout. La moue triste, une main sur le ventre et l’autre tendue pour recevoir l’argent.

À la première blague (en créole), ces jeunes sont généralement décontenancés. Et se mettent à rire avec vous.

L’aide humanitaire a changé la donne. À force de les voir se promener en grosses voitures, de ne pas se soucier de leurs dépenses, les « Blancs » (expression qui signifie « étranger » en créole) se présentent comme des riches de facto. Et ils sont souvent très susceptibles de donner l’aumône aux inconnus.

Et ne parlons même pas des relations amoureuses, où le désir d’argent pourrait supplanter l’amour ou le simple plaisir charnel.

Si parfois on pourrait croire qu’il s’agit de stigmatisation, ceci ne permet pas de rendre compte de l’étendue du racisme systémique vécu par plusieurs personnes au Québec. Il permet à tout le moins de comprendre un peu mieux la vie en situation minoritaire.

Encore la semaine dernière, j’étais dans une fête sur la plage. Deux amis québécois sont avec nous. Un ami du coin me demande si ce n’est pas ma sœur et mon frère. « Vous vous ressemblez tous, de toutes façons ». Cette phrase, que j’ai souvent relevée dans ce blogue, n’est pas du racisme inversé. Elle dénote simplement une ignorance. Parlez à des minorités visibles du Québec, vous verrez que certains se la font souvent servir, probablement trop à leur goût.

De ce que j’ai vu en Haïti, l’ignorance n’excuse rien, mais elle n’est peut-être pas non plus signe de xénophobie. C’est surtout signe de paresse et d’une grande naïveté.

Twitter : etiennecp

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