L’art perdu du mixtape

Le bon vieux tape analogue a actuellement droit à un dernier âge d’or bien mérité – grâce au travail acharné d’une poignée de labels de noise et de drone, de garage, de doom et de stoners à travers le monde qui ont fait du format soi-disant vétuste l’ultime refuge des mélomanes qui trouvent que le vinyle est rendu un peu trop mainstream pour son propre bien depuis qu’il y a un public pour s’acheter son nouvel album de Coldplay en édition gatefold 180g de luxe.

Mais un jour, on parlera véritablement des cassettes audio avec nostalgie – sur le même ton que nos grands-parents quand ils évoquaient la taille des bancs de neige de “leur temps”.

Elles feront partie intégrante du folklore de l’ère primitive et mystérieuse ayant précédé l’avènement d’internet…  et nos petits-enfants feront semblant de nous écouter en regardant, l’air médusé, l’étrange objet de plastique que nous brandirons en tentant de leur faire comprendre que les deux petites roues dentelées font tourner l’espèce de bande de ruban sur laquelle est enregistrée la musique.

(L’autre jour, j’ai vu un vidéo où des jeunes essayaient tant bien que mal de faire fonctionner un Atari pis laisse-moi te dire que je me suis senti vieux en ti-père. Pour vrai, le jeune, tu penses vraiment qu’il faut péter la cassette en deux pour jouer au jeu?)

Tout ça pour dire que le mot mixtape ne voudra plus dire grand-chose d’ici une ou deux générations d’humains. C’est déjà, pour la plupart des gens, un anachronisme un peu romantique, utilisé pour désigner des playlists numériques; c’est plutôt rare, de nos jours, de voir des gens s’échanger des vraies de vraies cassettes, compilées avec amour, accompagnées d’un beau petit livret réalisé à la main.

C’est bien dommage, d’ailleurs, parce que c’était quand même une maudite belle manière de partager de la musique.

Le processus, en soi, est plutôt agréable : la sélection soigneuse des pièces, leur agencement précis respectant une logique interne optimale, le calcul exact de la durée afin d’atteindre (si possible à la seconde près) la marque des trente minutes par face…

Le mixtape est un art qui implique qu’on s’installe et qu’on pense à notre affaire : chaque transition compte, l’équilibre entre cohérence et diversité relève de la science… Le mixtape parfait contient son lot de balles courbes, mais évite ingénieusement toute rupture trop brusque; il crée des associations, par-delà l’enchaînement des chansons les unes après les autres.

Ajoutez à cette préparation le petit rituel qu’implique la réalisation technique dudit tape et force est d’admettre que celui-ci constitue pour l’individu qui s’y consacre un investissement considérable de temps. L’objet final, en plus d’être unique, est intrinsèquement chargé d’une valeur émotionnelle. Autrement dit : no way que je vais passer trois ou quatre heures à compiler amoureusement (et au prix d’un effort intellectuel considérable) un mixtape pour quelqu’un dont je me crisse éperdument.

Dans ma vie, j’ai réalisé des cassettes pour des filles sur lesquelles j’avais des kicks, pour des filles avec lesquelles je sortais et pour des filles qui m’avaient crissé là… J’en ai compilées quelques-unes pour de bons amis. Ça m’est aussi arrivé à quelques reprises d’en monter une couple en vue d’un road trip dans une voiture qui était armée d’un tape deck. Il existe plusieurs bonnes raisons de se consacrer à la confection d’un mixtape. Mais ce n’est jamais totalement anodin.

Ça veut nécessairement dire quelque chose… et c’est ce qui fait toute la beauté du geste.

Évidemment, tout le monde a ses propres règles, ses propres théories plus ou moins occultes sur le secret du bon mixtape. J’adhère personnellement à celle selon laquelle la première toune doit forcément placer la barre très haute et que la seconde a le devoir de la surclasser, mais que la troisième chanson devrait témoigner d’une certaine retenue. Je pense que je l’ai volée au personnage de John Cusack dans High Fidelity, mais j’ai l’impression de l’avoir assimilée au point où elle m’appartient, du moins dans une certaine mesure.

Sauf qu’au bout du compte, l’important c’est d’y mettre du cœur et d’y consacrer un peu de temps. Ça peut paraître con, dit comme ça. Mais à une époque où l’esti de shuffle à la marde règne en roi et maître sur les habitudes musicales de beaucoup de gens, je pense que ça vaut peut-être plus que jamais la peine de s’arrêter un moment pour se poser, écouter vraiment et peaufiner un mixtape qui a le mérite d’être pensé. Ça fait de la musique autre chose qu’un constant bruit d’arrière-plan; et ça redonne à son partage un sens plus profond, qui relève réellement de la “communication”.

Pis en plus de ça, y’a rien de plus beau qu’un petit livret de cassette fait à la main.

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Pour lire un autre texte sur les mixtapes : “100 meilleures chansons des 90’s”

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