Germain Barre

L’art de se payer une réputation grâce aux fermes à clics

Il est très facile de se faire une (fausse) notoriété sur le web grâce à des interactions payées.

À l’heure où l’influence se calcule avant tout sur les réseaux sociaux, le marché noir de la notoriété ne s’est jamais bien aussi porté. En quelques clics et une poignée de dollars, il est aujourd’hui possible de se payer des milliers de followers et du like à ne plus savoir quoi en faire. Une pratique qui dérègle les Internets et renforce les fake news.

Likes, commentaires, abonnés. Followers, tweets, retweets. Ces six éléments sont les premiers indicateurs des tendances actuelles. Ils façonnent les phénomènes sociaux, politiques et économiques. Placent des artistes sous les projecteurs et poussent les autres dans les limbes d’Internet. Le maître mot des réseaux sociaux : l’influence. Plus vous en avez, plus votre caisse de résonance gonfle, plus vous êtes susceptibles de vendre des produits, des idées.

Il m’a suffi de trois minutes de recherche sur Google pour découvrir le site canadien buzzsocial. Pour seulement 14,99 dollars, celui-ci propose de doper votre popularité en ligne en vous fournissant 500 nouveaux likes sur Facebook ou des nouveaux abonnés sur votre chaîne YouTube. 

Problème : comme tout système il peut être manipulé et ces indicateurs d’influence sont loin d’être fidèles à la réalité. Notamment parce qu’il n’a jamais été aussi simple de se faire une fausse réputation en ligne en s’achetant des likes et des abonnés. Il m’a suffi de trois minutes de recherche sur Google pour découvrir le site canadien buzzsocial. Pour seulement 14,99 dollars, celui-ci propose de doper votre popularité en ligne en vous fournissant 500 nouveaux likes sur Facebook ou des nouveaux abonnés sur votre chaîne YouTube. 

Ce marché noir de la notoriété passe généralement par des sites plutôt louches gérés depuis l’Asie, l’Amérique du Sud et l’Europe de l’Est où le prix de la main-d’œuvre et de la téléphonie est peu élevé. Derrière cette vitrine numérique : des milliers d’appareils mobiles bien rangés sur d’immenses racks, un humain devant son ordinateur et du clic.

Du clic, du clic, du clic. Encore et encore, histoire de donner un coup de boost à la popularité des clients. C’est ce que l’on appelle les fermes à clics dans le jargon 4.0.

Un jeu de notoriété qui rapporte gros

Si la pratique se développe depuis presque aussi longtemps que les réseaux sociaux, elle a pris une telle ampleur qu’elle dérègle complètement les jeux d’influence sur Internet. Grandes marques comme personnalités publiques peu scrupuleuses n’hésitent plus à débourser des milliers de dollars pour se (re)faire une visibilité sur les réseaux sociaux. Et pour ces clients aux poches bien remplies, les petites mains de ces fermes nouvelles générations voient les choses en grand. 

En 2017, la police thaïlandaise démantelait ainsi un énorme réseau d’usines à clics. Dans une maison occupée par trois Chinois, les policiers mettent la main sur 500 téléphones intelligents, 347 200 cartes sim et une dizaine d’ordinateurs portables. Selon la police, les trois compères gonflaient les statistiques de certaines grandes marques sur Wechat, un réseau social chinois qui compte plus d’un milliard d’utilisateurs mensuels.

Grandes marques comme personnalités publiques peu scrupuleuses n’hésitent plus à débourser des milliers de dollars pour se (re)faire une visibilité sur les réseaux sociaux.

Cette pratique est particulièrement lucrative pour les marques alors qu’avec le développement massif du commerce en ligne, leur notoriété sur les réseaux sociaux est le principal point de repère des consommateurs pour évaluer la qualité d’un produit ou d’un service. Reste que gonfler sa popularité a aussi des désavantages pour les entreprises : en se payant de faux likes, elles perdent de précieuses informations sur leurs clients puisqu’elles rendent nulles les statistiques fournies en feedback par les réseaux sociaux. 

Manipulation politique et fake news

Mais le plus inquiétant c’est que le phénomène ne se contente pas de gonfler les statistiques des marques; il s’invite également dans le monde politique et influence le débat public. Il se transforme ici en véritable instrument d’influence au service d’une personnalité ou d’un groupe politique. L’année dernière, au Canada c’est le ministère fédéral des Ressources naturelles qui s’est fait épingler pour avoir acheté 3 600 mentionsj’aime sur Facebook dans le but de faire la promotion de son programme Energy Star. 

L’exemple le plus révélateur de l’ampleur du phénomène est à trouver du côté du compte Twitter de Donald Trump. Avant même son élection, en 2015, le site Business Insider montrait que seuls 42 % des abonnés du président des États-Unis étaient Américains; le reste étant originaire de pays asiatiques ou sud-américains. L’été dernier, le compte de Trump s’est même allégé de 100 000. Twitter a ensuite fait le ménage dans le cadre de nouvelles mesures pour chasser les faux comptes.

C’est surtout à travers ces fermes à clics que se développent les fakes news. Via des faux comptes qui permettent de les partager des millions de fois, offrant à ces fausses nouvelles une grande visibilité sur les réseaux sociaux. Cette notoriété biaisée et ces fausses informations peuvent avoir un véritable impact social, notamment en période de campagne électorale ou de grand débat national.

Vers une police du clic ?

Alors que plusieurs voix s’élèvent contre Facebook en affirmant que 50 % des profils  de la plateforme seraient des fakes, les réseaux sociaux se livrent à une véritable traque de ces comptes fantômes. Cette chasse est rendue particulièrement difficile par la complexité de ces profils, capables de s’abonner à plusieurs pages pour paraître plus cohérents. 

Alors que plusieurs voix s’élèvent contre Facebook en affirmant que 50 % des profils  de la plateforme seraient des fakes, les réseaux sociaux se livrent à une véritable traque de ces comptes fantômes.

Si, en définitive, le problème des fermes à clics reste encore difficile à estimer, les gouvernements commencent à se munir d’outils légaux pour lutter contre le problème. Aux États-Unis par exemple, la justice s’est attaquée, à la fin de janvier, à la vente de faux abonnées sur les réseaux sociaux dans le cadre d’un accord à l’amiable avec différentes entreprises proposant ce genre de services dans le pays. Des accords qui posent pour la première fois l’illégalité de ces pratiques.

Des mauvaises nouvelles pour les amateurs de fake news.

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