L’arrière-boutique de Madame Lau

C’est dans un dépanneur bric-à-brac du Mile-End, au milieu des plantes, des cages à oiseaux et des paquets de cigarettes que j’ai entendu pour la première fois le discret « Hello’Morning » de Tamey Lau. Ancienne reine de beauté. Quatorze enfants. Monoparentale. Et trois dépanneurs qui font office de dortoir pour ses enfants.

Texte tiré du numéro 16 spécial Filles – été 2007

Tamey Lau vit sur la rue Bernard au rythme de ses dépanneurs 22 heures sur 24, comme les néons des feux au coin de l’Esplanade. Elle est là depuis qu’un riche Chinois du Canada en voyage d’affaires l’a accostée en 1976 dans un centre commercial de son Hong Kong natal, entre un rouleau impérial et un bouddha en bronze. Charmé par la pâleur de son teint, son visage harmonieux et ses yeux si doux, il a décidé d’en faire sa femme et de l’amener à Montréal. Le centre commercial de Hong Kong s’est transformé en dépanneur montréalais. Les concours de beauté que gagnait Tamey au temps où les hommes se retournaient sur son passage ne se déroulent plus que dans ses souvenirs. Dix-sept ans ont passé, son Chinois de mari n’est plus là. Parti à la conquête d’autres jeunes beautés rencontrées alors que son compte en banque accouchait de millions pendant que Tamey enfantait. Il aimait la business, mais pas celle des dépanneurs. C’est donc seule que Tamey a géré sa petite République chinoise, de dépanneur en dépanneur. Son mari la quitta définitivement quand sa fortune personnelle ne passait plus dans la porte. Sans divorcer, car en Chine on ne divorce pas. C’est mal vu. « Le pouvoir de l’argent amène de grandes tentations et les femmes sont une grande tentation pour les hommes », résume Tamey, philosophe. Aujourd’hui, Tamey Lau est toujours au poste, veillant sur ses trois dépanneurs au coin de la rue de l’Esplanade, quatorze enfants en plus.

Quand elle est arrivée au Canada dans sa robe de jeune mariée au bras de son Chinois, Tamey s’est dit qu’avec une grosse famille ici, elle s’ennuierait moins des siens, là-bas. Clôturée par ses enfants et ses dépanneurs, elle n’a jamais revu Hong Kong, et l’absence de son mari trop préoccupé par cette maîtresse insatiable qu’est l’argent lui a fait comprendre qu’elle n’avait pas besoin d’homme. Seule, elle a tenu le coup. Ses enfants ont grandi avec elle, tout près, et les petites figures bridées se sont multipliées et ont vieilli derrière les tiroirs-caisses de ses trois dépanneurs. Huit petites filles et six garçons qui, chaque matin, descendent à la queue leu leu de l’appartement au deuxième pour rejoindre Tamey, toujours entre sa calculatrice et son paquet de factures. Vingt-deux heures tous les jours, Tamey coupe des fleurs, fait des inventaires, gère des stocks de bonbons, surveille du coin de l’œil les allées et venues de ses enfants entre ses trois dépanneurs. Au départ, Tamey n’avait qu’un seul dépanneur. Seulement, quatorze enfants dans un même magasin, ça en casse, des théières chinoises. C’est pourquoi le dépanneur initial a triplé. La section d’osier est devenue le magasin des garçons, la porcelaine celui des filles, et le troisième, le quartier général de Tamey, chef de famille. Ainsi séparés, moins de bris et de bracs, donc un meilleur chiffre d’affaires et assez pour enfin louer un appartement au deuxième pour y nicher ses petits mandarins ailleurs que dans le magasin.

Parlons-en, de ses petits. La belle adolescente calme et sereine qui me raconte qu’elle s’en va bientôt à Hong Kong pour la première fois visiter la famille et bargainer, qu’elle aime les Mae West et qu’elle excelle à l’école.

La plus petite qui suit sa grande sœur à la trace. La troisième qui, en plus de travailler au dépanneur, travaille déjà comme gardienne d’enfants à 12 ans et se fait donner une maturité de 18 ans par les parents qui l’engagent. Le garçon costaud et insouciant qui entre en coup de vent se chercher un Mr. Freeze. Mi-Chinois, mi-Québécois, comme la marchandise de Tamey, composée des articles traditionnels chinois et des incontournables québécois. Ils parlent tous quatre langues, vont à l’école anglophone et sont déjà « business » comme leur mère qui, malgré ses commerces florissants, se déplace hiver comme été sur sa bicyclette.

Dans les yeux de Tamey, quand elle parle de ses enfants, il y a de l’orgueil, de la fierté, mais aussi une grande tristesse. Elle avoue que c’est sa plus jeune fille qui lui dit de ne pas pleurer quand la fatigue lui paraît insurmontable. Elle  dit aussi qu’elle sait qu’elle ne sera pas toujours assise sur le trottoir de l’Esplanade, que la vie est courte et que, d’ici là, elle compte faire de son mieux. De toute façon, elle n’a le temps ni pour s’amuser ni pour les hommes; seulement pour travailler. Elle sourit aux passants dans la rue et a du « sweet time » avec eux, et elle regarde ses enfants. Ça lui suffit. « J’apprécie le moment », dit-elle. C’est par procuration qu’elle est heureuse quand elle se voit dans leurs yeux en amande. C’est dans ces instants-là qu’elle vit, elle, même si ses yeux embués trahissent sa tristesse quand elle répète ses « Hello’Morning ».

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