L’angle mort du débat sur les coups d’éclat des antispécistes

Des cibles mal choisies, vraiment ?

Occupation d’une porcherie familiale à Saint-Hyacinthe, perturbations orchestrées chez Joe Beef, Vin Mon Lapin, Manitoba, Montréal Plaza, Rachelle-Béry…

Les défenseurs des droits animaux ont démocratisé leurs cibles.

Il était temps !

Pendant que de nombreuses voix remettent en question la pertinence de l’acte militant chez les institutions gastronomiques les plus primées de la métropole — on occulte un aspect important. Un aveuglément sur fond de fourchette privilégiée et de verre de vin nature effervescent, préférablement local.

Ces hauts lieux de gastronomie, épiceries locales — ainsi que le projet du Petit Abattoir dont la mission est d’appuyer l’agriculture à échelle humaine au Québec — contribuent largement au blanchissage de la conscience omnivore bourgeoise.

De fait, la nécessité de confronter le locavore éduqué face à ses contradictions est inévitable.

La nécessité de confronter le locavore éduqué face à ses contradictions est inévitable.

McDo, Burger King, Saint-Hubert, Adonis, Wendy’s ; de meilleures cibles ? Faux ! Il s’agit de cibles comme les autres, voire de second lieu. En effet, viser le mangeur assumé ne devrait pas être une priorité.

Le consommateur d’un BigMac ne ressent généralement pas le besoin de claironner que le producteur à l’origine de sa boulette a chanté de douces berceuses à l’oreille de l’animal avant de l’envoyer gentiment à l’abattoir. Sans généraliser, une partie de la clientèle fast-food ne dispose certainement pas des mêmes prérogatives que celle des établissements ciblés.

Alors que l’intelligentsia foodie dénonce les stratégies militantes avec véhémence — en allant jusqu’à les taxer d’actes terroristes —, le déni collectif grimpe.

Cela dit, sans le savoir, l’omnivore épicurien a davantage en commun avec la logique végane qu’il ne pourrait le croire…

En tant que fier client des adresses locales mettant en valeur les petits producteurs et les artisans du terroir, il s’affiche — lui aussi — contre la cruauté animale inutile. Sa position baigne toutefois dans un onctueux gravy à base de canard du Lac Brome.

Afin de pouvoir continuer à jouir du luxe de son plaisir gustatif en toute quiétude, il se drape de vertu.

À la maison, il consomme peu de viande. S’il le fait, celle-ci est issue d’une boucherie de quartier ou — encore mieux — d’un fermier de famille. L’été, il achète ses œufs bios de poules en liberté au marché Jean-Talon. Il connaît par ailleurs le producteur et lui serre parfois la pince avant de lui souhaiter une bonne journée.

Quant à son statut alimentaire officiel, il oscille entre le flexitarisme et le pesco-végétarisme.

Il adore courir les nouveaux établissements gourmands du moment. Chaque visite se transforme en célébration, surtout lors des soirées vignerons — roulant un bon verre de Pinard & Filles — avant de s’en délecter comme il se doit.

Quant aux visites aux chaînes de restauration rapide, elles sont exceptionnelles. L’omni épicurien est contre le modèle d’élevage de masse et il en reconnaît volontiers les problématiques éthiques.

Pour toutes ces raisons, il se sent très peu concerné par le message des activistes, voire piqué au vif.

C’est le tressage de ce biais psychologique complexe qui lui permet de fermer les yeux sur la réelle violence infligée aux animaux, surtout ceux issus de petits élevages. Ainsi, décrier les cibles des militants lui permet de contourner la proposition abolitionniste portée par les activistes. De surcroît, on évite habilement d’adresser la longue liste de ses précieux privilèges culinaires et c’est parfait ainsi.

Fin renard, voilà qui est bien joué !

Il m’arrive d’ailleurs de partager un repas avec des amis omnivores à la table des restaurants cités… Établissements que j’invite officiellement à intégrer davantage d’options véganes permanentes à leur carte. Qui sait, peut-être que cela permettrait de rapprocher deux solitudes…

Si je connais par cœur ce narratif, c’est qu’il a autrefois joué en boucle dans mon esprit. En effet, j’ai longtemps grossi les rangs de la grande famille des omnivores à la conscience sélective. Du haut de mon statut de flexitarienne assumée, je répétais : « consommer moins, consommer mieux » à qui voulait — ou pas — l’entendre. Je me régalais de poisson certifié Ocean Wise assorti d’un bon verre de Pet’Nat. Il m’arrive d’ailleurs de partager un repas avec des amis omnivores à la table des restaurants cités… Établissements que j’invite officiellement à intégrer davantage d’options véganes permanentes à leur carte. Qui sait, peut-être que cela permettrait de rapprocher deux solitudes…

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Cela dit — pour les besoins de la cause — la revoici, « la » question qui tue, celle que l’on évite.

Petits agriculteurs ou pas, a-t-on encore besoin d’élever des animaux dans le but de les tuer — et ce — dans l’unique but de satisfaire notre plaisir gustatif ? Des animaux qui ont la même capacité de souffrir que nous, nos chats et nos chiens. Sachant tout ce que l’on sait sur l’éthique, l’environnement et la santé ?

Oeufs biologiques de poules en liberté.

Porcelets de lait nourris au biberon.

Viandes de petit producteur.

Fermiers de famille…

… branding alimentaire, même matière animale.

Est-ce que les mouvements de contestations sont parfaits ? Non. Mais reste qu’on n’en a jamais autant parlé.

Continuons, les yeux et le cœur ouverts, cette fois.

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