L’amour transitoire

Tinder était pas supposé me présenter à une fille parfaite. C’est pas comme ça que c’était censé marcher.

J’étais censé m’inscrire sur le réseau, mettre une photo humble, mais hot, piler sur mes principes de ne jamais utiliser d‘app de rencontre, booker ma semaine de dates à l’aveugle, « voir des nouveaux visages », et puis juste haïr et aimer l’application, comme tout le monde.

J’étais surtout censé passer le plus creux de l’été sur mon vieux iPhone, à swiper des faces dans le noir pour faire passer un breakup que j’ai avalé comme un noyau de pêche. Et ç’allait bien, jusqu’à ce que ce que ce soit ta face que je swipe et que tu te pointes chez moi une soirée fraîche de juillet.

J’ai tout de suite su que j’étais dans la merde à peine quinze minutes après t’avoir rencontrée en personne.

C’est ta voix, j’pense. C’est elle qui m’a vendu avant tout le reste. Elle était smooth et grave, genre plein de bass dans chaque mot. Elle détachait chaque syllabe, toujours avec un p’tit sourire en coin. J’aimais ça, ça contrastait avec le débit de mitraillette de mon ex.

Et juste pour sceller le deal un peu plus, turns out que t’avais l’intérieur tout aussi scrappe que le mien. Y’a pas meilleure colle entre deux personnes que quand tu peux enlever tes plasters et constater que tes bobos ont la même forme que ceux de l’autre.

Pas ce à quoi j’m’attendais d’une Tinder-date. Ma peine s’est arrêtée net ce soir-là. Dossier mémoire émotive > clic-droit > FORMAT. Are you sure ? YES, CRISSE.

Avant même qu’on ait pu s’en rendre compte, on s’était embarqués dans l’ambivalence de l’amour transitoire.

AMOUR TRANSITOIRE: m. s. lat. transitorius, «passager» — Relation nouvelle qui protège entièrement de la douleur d’une relation précédente en laissant le sujet se sentir à nouveau désiré.

Désir il y avait. Notre relation-rebound s’est étirée, étirée, a traversé l’été et s’est rendue aux feuilles mortes.  De longues journées à faire les chats au soleil. À faire des allers-retours entre la moiteur du dehors et mon lit, toujours de plus en plus défait. À l’oeil nu, on est un couple, mais au second regard, on remarque des détails niaiseux: on s’embrasse, mais on se tient pas par la main. On s’échange nos plus deep fantasmes, mais on a les yeux fermés à l’orgasme.

Qu’importe, c’était pas ça l’important. Un rebound réussi sert juste à te rappeler une seule chose.

Trois mots en fait. Trois mots importants que toute personne sortant d’un breakup sale doit réapprendre à se dire:

  1. Ça
  2. Existe
  3. Encore.

Ça sert à pouvoir se dire, en somme, que sa mécanique interne fonctionne encore. Pour ça, t’as été mon stéthoscope; j’ai pu m’entendre battre à un moment où j’me demandais si cette affaire-là allait ever se remettre en marche.

Ladite mécanique s’est indeed remise en marche, s’est mise à battre, même, un peu plus, et de plus en plus, jusqu’à battre très, très fort.

Et puis j’ai passé de très à trop. Cette toute dernière nuit qu’on a passé ensemble, avant de s’endormir, on s’est regardés longuement dans le noir, sans savoir quoi se dire. J’suis reparti silencieusement le lendemain.  On ne s’est plus revus depuis.

C’est la suite inévitable quand tu rencontres une personne parfaite à un moment où t’es encore quadrillé de cônes oranges à l’intérieur: cette personne devient aussi la fuite parfaite.

L’opportunité plaquée d’étouffer ma solitude live là. La chance de m’évader avec toi des fantômes obstinés de nos ex…

… jusqu’à ce que ça nous rattrape, tôt ou tard. On règle pas une solitude avec une autre solitude.

Le temps a pas mal passé depuis la dernière fois qu’on s’est vus, et le sol feuillu dehors est maintenant givré. Mon lit est vide, pis frette. Y’a plus de cheveux de fille qui bloquent le drain de ma douche. J’ai la libido d’un septuagénaire et j’ai arrêté d’me trimmer l’entrejambe.

J’pense encore souvent à toi. À tes robes d’été, à tes cordes vocales de contrebasse, à ton ex pas fin et au life support que tu m’as offert. Merci encore.

J’aimerais t’en dire plus, mais y’a pas grand chose que j’sais passé ça, à part que le célibat, c’est un désinfectant.

Pas le plus glamour des nouveaux débuts. Mais après l’amour transitoire, c’est le prix à payer pour être tu-seul et, surtout, l’accepter. Cliché, I know, quoique c’est peut-être parce que c’est vrai que c’est cliché.

Pour lire un autre texte de Simon-Albert Boudreault: « Ça s’apprivoise comment un fantôme? »

www.saboudreault.ca

Du même auteur