L’amour et le numérique  : est-ce que le crush est mort ?

« Peut-être que je suis atteinte trop sérieusement du syndrome de Disney. Peut-être que j’ai envie d’aimer avant de me déshabiller. »

J’attends un homme dans le parc du Mont-Royal. Il m’a donné rendez-vous au sommet d’une petite montagne. C’est romantique pour un rendez-vous numérique. À l’écrit ça connecte, ses photos me plaisent. J’ai peur qu’il me trouve moins jolie dans la vraie vie, mais ça devrait aller: j’ai choisi des images qui me ressemblent. Il arrive, bouteille de vin en main. Je lui ai dit que j’allais porter un large pull rouge pour être facile à repérer. Il me salue chaleureusement; c’est la première fois que j’entends sa voix.

Depuis quelques jours, je regarde sans cesse mon téléphone pour voir s’il m’a écrit. Ses questions sont intéressantes, ses réponses encore plus. Tout est fluide, il y a longtemps que ça ne m’était pas arrivé. On aurait même pu se croiser dans nos quotidiens puisqu’on évolue dans le même milieu et qu’on a des tonnes d’amis en commun. Cette idée facilite le passage entre les deux mondes. Ça me rassure.

La rencontre

Le voilà devant moi et je ne peux que constater ma profonde indifférence. C’est lui, il ressemble à ses photos et parle comme il m’écrit. Mais rien ne pouvait me préparer à ce que j’allais ressentir au timbre de sa voix, ni à la manière dont il passe sa main dans ses cheveux quand il est nerveux. Il n’y a rien qui fait plus d’effet que ce qu’une personne dégage et c’est complètement imprévisible. Aucune application, même si elles étaient basées sur des vidéos de présentation, ne pourrait remplacer ça.

« Peut-être qu’avec le temps il va m’attirer, c’est souvent comme ça dans le vrai aussi », que je me suis dit. Nous avons donc parlé de tout et de rien en buvant du vin et en mangeant des chips au ketchup. Un curieux mélange qui nous donnait l’air de ne pas nous prendre au sérieux. À la fin on s’est quittés en se disant qu’on allait se revoir.

Go pour une deuxième date

Lors du deuxième rendez-vous, on va au cinéma puis prendre un verre dans un bar. J’aime bien le cinéma, même si ce n’est pas là qu’on peut se parler. Il y a quelque chose qui se passe dans le silence. Je sens sa présence, je m’habitue tranquillement à son énergie, à son corps à côté du mien. On s’apprivoise. Il n’y a pas encore d’attirance tangible ni de tension entre nous. Pas pour moi du moins.

Mais je pense à toutes les fois que je suis tombée amoureuse et je me dis que ça ne veut rien dire de ne pas avoir envie de lui après quatre heures passées ensemble. C’est même normal que tout ça aille tranquillement.

À la fin de la soirée, il se lève de table, s’approche de moi et m’embrasse. Un doux baiser qui m’a semblé bien senti. Par contre, ni lui ni moi n’avions véritablement le goût de nous embrasser. En fait, peut-être que lui oui. Peut-être que pour lui c’était naturel, peut-être qu’il en mourrait d’envie. Impossible de le savoir parce qu’un baiser ne veut souvent plus rien dire. On l’a fait parce que c’est ce que les gens font, par simple mimétisme social. On est si désespérés pour une connexion, qu’on force l’intimité dans l’espoir de voir des étincelles. On s’embrasse par curiosité.

S’embrasser par habitude alors que ça n’en est pas une, ça me déprime

« Un french? Il n’y a rien là au fond! », que je me dis pour me convaincre. Dans ce cas-ci, ça a tout tué. Je lui ai expliqué que j’étais lente. Qu’à 29 ans, je n’avais plus envie de me déshabiller par réflexe ou parce que l’autre en a envie. Mon désir n’est pas instantané, ou rarement. Ça arrive des coups de foudre, mais ça ne se crée pas.

« Un french? Il n’y a rien là au fond! », que je me dis pour me convaincre. Dans ce cas-ci, ça a tout tué. Je lui ai expliqué que j’étais lente. Qu’à 29 ans, je n’avais plus envie de me déshabiller par réflexe ou parce que l’autre en a envie.

Je lui ai dit qu’à partir de maintenant j’allais sentir la désagréable pression de le décevoir et que j’allais donc l’embrasser en retour par réflexe. C’est nul, d’embrasser quelqu’un parce qu’on n’ose pas lui dire « aujourd’hui non, mais demain qui sait? » On ne veut pas être cette fille-là. Surtout que si tu fais attendre quelqu’un, tu sous-entends que tu vas dire oui un jour.

Je ne veux pas garantir mon désir. En plus, je sais pertinemment qu’à partir du moment où je le force, ça fait l’effet contraire et il s’en va. Il est comme ça mon désir, il n’obéit qu’à lui-même.

C’est comme une valse tout ça, même si ça commence en ligne faut trouver le rythme

Le fait est qu’on ne se connait pas, on ne fait pas partie de l’existence de l’autre, on n’est même pas amis encore. Il a compris ce que je voulais dire, mais m’a dit que pour les hommes, c’était souvent différent. Que pour lui, le baiser ne veut pas dire la même chose. Que c’est facile d’avoir le goût sincère d’embrasser une jolie fille avec qui il connecte. Je le crois. Ça dépend de chacun en fait, il faut juste trouver son rythme, comme au temps des premiers amours.

 

Lorsque le virtuel passe au réel, l’ambiguïté n’est pas au même endroit. On a hâte de savoir si la connexion sera la même de vive voix. On a hâte de savoir si on va se trouver beaux.

Je trouve l’ambiguïté sexy. Se languir pour quelqu’un, vivre dans l’attente de sa peau contre la mienne, être assaillie par le doute à savoir « si lui aussi veut ça ». Ce sont des petites choses qui font tomber en amour. Il n’y a pas que ça, évidemment, mais pour ma part, c’est ce qui rend les débuts aussi grisants.

Lorsque le virtuel passe au réel, l’ambiguïté n’est pas au même endroit. On a hâte de savoir si la connexion sera la même de vive voix. On a hâte de savoir si on va se trouver beaux. Oui, il y a de l’attente, mais il y a aussi un désenchantement, une indifférence qui vient avec la non-rareté du rendez-vous galant. Alors  dans la majorité des cas, on fait tout rapidement pour voir si ça clique parce qu’on n’a pas de temps à perdre.

Prendre son temps n’est pas une perte de temps

Est-ce que le crush est mort? Peut-être que toutes ces applications-là ne sont pas pour moi. Peut-être que je suis atteinte trop sérieusement du syndrome de Disney. Peut-être que j’ai envie d’aimer avant de me déshabiller. Peut-être tout ça. Ça me tanne de tout faire à l’envers, de forcer ce qui n’est pas organique en se disant toujours « mais d’un coup que ».

C’est dur d’être synchro quand tout va si vite et que t’es pas très douée pour suivre le tempo.

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