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Laisser ou être laissé ? Choisis ta douleur !

Je n’ai jamais été laissée.

C’est tout le temps moi qui quitte mon partenaire amoureux, habituellement juste avant que ça commence à chier pour vrai. Pas parce que je suis meilleure qu’une autre – croyez-moi, ce n’est pas le cas. Je pense que je suis juste très proactive, incapable de rester dans une situation qui me déplait. Je suis aussi égoïste et probablement coincée dans un pattern d’intense désir de tout. Je n’en suis pas fière, je travaille sur mes lacunes. Mais bon, on ne s’épanchera pas là-dessus. (À moins que tu ne détiennes un doctorat en psycho, auquel cas, inbox-moi.)

Le fait est que l’autre jour, j’ai choqué mes collègues. Quand on a choisi “les ex” pour thème du mois, j’ai osé affirmer que laisser une personne est un acte horrible et sûrement plus difficile à vivre que celui d’être laissé.

Selon moi, fille qu’on n’a jamais crissé là : quitter, c’est pire qu’être quitté.

Peu de gens étaient d’accord avec moi. J’avais beau faire valoir qu’être responsable de la douleur d’autrui est un poids terrible qui nous plonge dans un infini cycle d’autoflagellation, on me répondait que je n’y connaissais rien. Consciente de mon biais, j’ai décidé de me pencher sérieusement sur la question. J’ai recueilli des dizaines de témoignages venant d’employés et de collaborateurs d’URBANIA, puis j’ai contacté une professionnelle afin de comprendre les conséquences engendrées par les deux situations.

Il me fallait des réponses.

Edith Fanny Morin, sexologue, m’a d’abord mise en garde : “Toute forme de rupture est profondément bouleversante parce que la sexualité est au cœur de l’être humain, c’est une des expressions les plus intimes de notre personne. Et par sexualité, j’entends aussi les relations amoureuses. Quand on doit prendre une décision relative à notre couple — ou qu’on en subit une —, ça nous bouleverse et la douleur n’est pas quantifiable. On ne peut pas comparer les souffrances.”

Bien reçu. Tentons tout de même de mieux cerner les impacts d’une rupture…

Laisser : salut, la culpabilité!

Edith Fanny Morin m’explique : “Laisser n’est pas évident, mais on peut avoir tendance à collectivement banaliser cette situation, à dire : ‘Voyons! Ça ne te fait pas mal, t’es déjà ailleurs.’ Pourtant, quitter un partenaire peut impliquer énormément de culpabilité et de sentiments de trahison envers l’autre. On peut aussi avoir de la difficulté à assumer  – puis à accepter  – qu’on ait pensé à soi. On se sent coupable. On peut évidemment avoir des raisons de se sentir responsable d’un problème, mais pas coupable.”

Et pourtant! Un collaborateur témoigne : “Je n’ai eu que deux cas de ruptures véritables dans ma vie et les deux fois, c’est moi qui ai laissé l’autre. Je me rappelle que je me suis senti cheap avant, pendant et après l’acte, malgré le fait que je n’avais rien à me reprocher réellement.”

La culpabilité est parfois si forte qu’elle peut nous retenir, comme le soulève une collègue : “Se faire laisser par quelqu’un qu’on aime encore, ça fait physiquement fucking mal. C’est comme un coup de poing à l’estomac ou une baffe en pleine gueule. En même temps, je crois que beaucoup de gens restent en couple justement parce qu’ils sont incapables de faire mal à l’autre comme ça.”

Cette douleur est effectivement l’une des raisons pour lesquelles certains considèrent que c’est plus difficile de jouer le rôle du laisseur que celui du laissé, comme le précise un autre collègue : “C’est mieux de se faire laisser. C’est dur de faire de la peine à quelqu’un qui ne le voit pas venir.”

Mais un sentiment de culpabilité est-il l’unique conséquence vécue par les gens qui quittent?

Edith Fanny poursuit : “Comme on peut banaliser la souffrance liée au fait de laisser, on peut se mettre de la pression. Et si on rencontre vite quelqu’un après la rupture, on peut avoir de la misère à se laisser aller, à laisser aller notre corps. C’est parce qu’on peut être en train de gérer les conséquences – inconscientes ou non – de cette rupture-là. Même si on l’a causée! Un one-night qui ne fonctionne pas, des problèmes d’excitation et de laisser-aller sont des conséquences sexuelles normales à ce qui vient de se passer. Il faut voir comment ça nous affecte, en parler. Parce que socialement, l’attention est portée sur la personne laissée. La famille et les amis se tournent vers la personne qui subit la décision – et c’est correct  –, mais l’autre a peut-être aussi besoin de soutien.”

C’est vrai que c’est moins instinctif de lancer une bouée à la personne qui abandonne volontairement le navire. Pourtant, comme me le dit la sexologue : “Laisser, ça demande énormément de temps! Il peut y avoir beaucoup de chagrin causé par des espoirs longuement nourris qui tombent à l’eau. C’est un deuil.”

Un témoignage qu’on m’a gracieusement offert se penche d’ailleurs sur cette idée de temps investi : “Je préfère laisser. Ça me donne le temps de ruminer ça dans ma tête et de l’annoncer seulement quand je suis prête. Ça fesse moins et ça me permet de trouver une façon de discuter qui ne fera pas l’effet d’un coup de pelle dans ‘face. C’est énergivore sur un plus long terme, mais c’est moins pire qu’absorber le coup, je crois.”

Pas fou.

Se faire laisser : allo, l’abandon!

Je pense vraiment que c’est plus dur de se faire laisser. Il me semble que le rejet vient nous chercher plus profondément que la culpabilité (elle, on peut passer par-dessus plus vite). Se faire rejeter, ça rejoint des éléments de notre enfance, de notre type d’attachement, notre capacité à faire confiance, etc.”

C’est le premier témoignage que j’ai reçu. Et si je me fie aux explications de notre sexologue, Edith Fanny Morin, il soulève de bons points : “Le sentiment de rejet et l’abandon sont effectivement au cœur de cette expérience. Si on a déjà une sensibilité à ce niveau-là, ça peut nous reconnecter à des blessures d’enfance. Se faire laisser joue aussi beaucoup sur l’estime de soi : ça nous donne l’impression d’une perte de pouvoir, donc ça engendre un danger de victimisation, une crainte que notre sort soit entre les mains des autres.”

La perte de contrôle est une conséquence évidente de la rupture, surtout quand on ne l’a pas choisie. À ce sujet, deux témoignages particulièrement éloquents :

1— “Je pense que rien n’est facile, mais le sentiment de se faire arracher une grosse crisse de portion de poumon est assez de marde. C’est clair que quand on laisse, il y a des questionnements, des doutes et de la culpabilité, mais le rejet, sérieux, c’est une des pires choses. Ça prend des reins vraiment solides pour ne pas se remettre en question au complet quand on se fait laisser. Alors je dis : c’est pire de se faire laisser, parce qu’on n’a pas le contrôle.”

2— “Personnellement, je préfère définitivement laisser! Comme dans ‘pas de doute’. Peut-être est-ce mon côté contrôlant qui est satisfait, mais je choisis le lieu, l’heure, l’état d’esprit dans lequel je suis, je sais que mon cell va être fermé, que j’aurai pas de besoins primaires criants (genre une envie folle d’uriner ou une tendance à devenir psycho bitch due à une carence alimentaire) et surtout, j’aurai eu le temps de revirer la situation 223 fois avant d’entamer la discussion. Tel le joueur de tennis au service, je préfère frapper la balle plutôt que de me la faire pitcher dessus sans crier gare, au risque de la manger en pleine face…”

Mais il y a plus!

Revenons à Edith Fanny Morin : “On a récemment reçu votre collaboratrice Julie Lemay à l’émission Le sexe a ses raisons. Elle nous faisait remarquer qu’après une rupture amoureuse, la personne n’est plus là. Elle disparait! Surtout quand on n’a pas d’enfant. Il y a un deuil à faire d’elle et de sa famille. Pourtant, c’est rare qu’on s’absente du travail à cause d’une rupture, qu’on prend le temps de guérir. Ça se vit en cachette.”

Et qu’est-ce qu’on vit, durant cette période de cachette? “On peut avoir un paquet d’émotions en même temps, ce qui est difficile à gérer. Alors on se sent juste dévasté et on a de la misère à trouver des mots pour identifier ce qu’on ressent. Lors des premiers jours qui suivent la rupture, on peut sentir des symptômes dépressifs à cause du choc : on ne mange plus, on ne dort plus. Le matin, quand on reprend contact avec la réalité, on pleure. C’est la tristesse. Il y a l’incompréhension aussi, on cherche ce qui s’est passé. Puis il y a la surprise, si on ne l’a pas vu venir.”

Un processus que connaît bien l’une de nos collaboratrices : “Ceux qui m’ont laissée et pour lesquels j’ai eu le plus de peine, c’était des gens avec qui je me projetais… Pis bam! Soudain, tu remets tout en cause. Pourquoi tu me laisses? J’suis trop grosse? J’suis pas belle? Pas drôle? Pas quoi?”

Comme dans tout bon deuil, la colère arrive un peu plus tard selon la sexologue: “La colère d’être celui laissé, de sentir que l’autre abandonne le travail qu’implique être en relation. Ensuite vient le processus d’acceptation de la situation. On peut ne jamais accepter la façon dont la rupture a été faite, ça peut demeurer blessant. Mais après un certain temps, l’acceptation de la situation vient. On est séparé.”

Verdict

Impossible de tracer une ligne claire, de dire s’il vaut mieux laisser ou être laissé. Ce que je sais, c’est qu’être à la source d’une rupture me fait sentir comme un sous-être humain, comme une personne qui ne mérite pas d’exister, comme un tas de bouette. Et je comprends mieux pourquoi depuis que j’ai lu et entendu à quel point c’est douloureux de se faire quitter.

Finalement si je devais choisir entre dealer avec la culpabilité et l’abandon, je choisirais de ne plus aimer personne. Jamais.

Mais comme ce n’est pas le plus simple des vœux, j’ai juste envie de nous dire : “Baby, we’ll be fine. All we gotta do is be brave and be kind.

On ne lâche pas, la gang!

Pour lire un autre texte de Rose-Aimée Automne T. Morin : “Depuis que j’ai créé le site ‘Fourrer menstrue'”

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