Pierre Manning

L’agent fait le bonheur

Sasha Ghavami, vu par son client et ami Laurent Duvernay-Tardif.

De plus en plus de joueurs de football québécois tentent leur chance chez nos voisins du Sud. Cette invasion est en partie due à leur agent : Sasha Ghavami. Pour mieux comprendre comment un petit gars du Collège André-Grasset a pu faire sa marque dans cette sélecte et lucrative industrie, on a interrogé le premier de ses poulains (et son meilleur ami) : le Dr. Laurent Duvernay-Tardif, prodige de 25 ans, joueur de ligne offensive pour les Chiefs de Kansas City.

Cet article est tiré du magazine Spécial Extraordinaire 2018, disponible sur notre boutique en ligne.

Laurent, tu es le premier des poulains que Sasha a pris sous son aile. Vous avez d’ailleurs une relation spéciale. Avant de respectivement devenir agent et athlète professionnel, Sasha et toi êtes à la base des amis. Comment votre histoire a-t-elle commencé?

J’étais un gars de la Rive-Sud qui ne connaissait personne et qui débarquait au cégep André-Grasset comme un cheveu sur la soupe. C’est Sasha et sa gang qui m’ont adopté. On a tout de suite cliqué grâce au football : moi je jouais pour les Phénix, mais je ne suivais pas vraiment la NFL, les équipes ou les stats... et Sasha, c’était le contraire : une véritable encyclopédie du football, même s’il ne joue pas à cause de son petit gabarit!

Sasha s’intéresse aux sports professionnels depuis sa plus tendre enfance. Et il ne trippe pas juste sur le jeu; il est passionné par la business qui l’entoure : les transactions, repêchages et signatures de contrats le fascinent. À 12 ans, il rêve déjà de devenir agent sportif… Drôle de rêve pour un préado.

C’est à ce moment qu’on s’est dit que si jamais ma carrière démarrait, on allait travailler ensemble. Ensuite, on s’est quittés pour l’université; de mon côté, en médecine à McGill, et lui, en droit à l’Université de Montréal. À ma troisième année d’université, comme je me démarquais sur la ligne offensive des Redmen, on a commencé à s’intéresser à moi. Rapidement, j’ai contacté Sasha pour qu’il me représente. Il était alors dans un échange étudiant en Australie. Je l’ai appelé à 3 h du matin, parce que j’avais oublié le décalage horaire… Tu vois que j’avais besoin qu’il me conseille! Sasha a écourté son séjour pour revenir à Montréal.

Sur papier, on s’entend que la phrase « j’ai demandé à un de mes chums de cégep d’être mon agent » a tout d’un plan foireux. Qu’est-ce qui t’a convaincu que tu faisais le bon choix?

À son retour, on s’est rencontrés dans un bar. Sasha n’avait pas chômé. Il avait déjà préparé un plan d’affaires, très sérieux et structuré, et il m’a proposé la marche à suivre, selon lui, pour atteindre la Ligue de football professionnel américaine. Honnêtement, à ce moment, je n’envisageais pas la NFL, mais plutôt la ligue canadienne. Je voyais ça comme un parcours plus logique pour compléter ma médecine et je n’étais pas certain d’être prêt à me lancer dans tous les sacrifices qu’impliquait la NFL. Je pense que jusqu’au repêchage, Sasha y a cru plus que moi!

Si Sasha était si convaincu, c’est parce qu’il avait fait ses recherches. En enquêtant sur le profil de Laurent et les équivalences à la position de garde, il avait compris que Laurent avait l’intelligence et les résultats aux tests physiques nécessaires pour jouer dans la NFL. Il ne lui manquait que quelques techniques, et il savait que son ami pouvait les apprendre…

Il a fini par me convaincre en m’amenant voir une partie des Eagles à Philadelphie, en me disant : « Tu pourrais jouer là! C’est possible! » J’ai encore des frissons en y pensant.

Tu as choisi de poursuivre tes études en médecine en même temps que tu tentais de percer professionnellement en football. Sasha a toujours encouragé ça? Un autre agent aurait pu voir ça comme une complication, non?
Je n’aurais pas été aussi ferme sur ma position si Sasha n’avait pas été là.

Pour Sasha, sacrifier les études de Laurent n’a jamais été une option. Selon lui, son travail d’agent, c’est d’appuyer son athlète sur le terrain, mais aussi à l’extérieur.

J’ai été invité au Shrine Game en Floride, un gros match d’après-saison de football collégial pour les équipes et leurs recruteurs, et Sasha m’a accompagné. Une chance qu’il était là, parce que c’est un environnement intimidant, avec certains des meilleurs joueurs universitaires américains, qui eux sont habitués à la gloire, aux grosses foules et aux recruteurs. Moi j’arrivais de McGill, où l’on joue seulement devant des centaines de spectateurs. Sasha m’appuyait et mon discours pour les recruteurs est resté le même concernant la médecine.

Sasha savait que certaines équipes seraient turned off par cet élément, mais que d’autres sauraient plutôt reconnaître la valeur d’un joueur avec une telle détermination. Et l’histoire s’est ensuite chargée de lui donner raison.

Même s’il était en plein dans ses études pour devenir avocat, il tenait quand même à être avec moi dans la chambre d’hôtel en Floride, à réviser des trucs que j’avais appris pendant la journée. Il pèse environ 150 livres, mais on pratiquait des plaqués entre les deux lits. C’était mourant!

Vous avez cette détermination en commun, je trouve. Toi, tu entamais une carrière dans la NFL en même temps que tu travaillais pour devenir docteur… Lui, il négociait un contrat de recrue dans la NFL tout en terminant son examen du Barreau.

On en connaît tous, des gens qui font leur Barreau à temps plein et qui ont de la difficulté à obtenir leur diplôme… Honnêtement, je ne sais pas comment il a fait. Dans les mois précédant son examen, on a rencontré une agence américaine et visité une dizaine d’équipes. Il était avec moi tout ce temps-là. Il a aussi organisé mon pro day à Montréal, pour inviter les équipes de la NFL ainsi que les médias canadiens à venir me voir. Les recruteurs disaient qu’ils avaient rarement vu un évènement aussi tight! Sasha n’avait pas d’expérience là-dedans, mais il a tout organisé quand même…

Il avait donc très peu de temps pour étudier. En plus, il répondait à mes millions d’appels. Il devait toujours sortir de la classe pour répondre au téléphone; c’était devenu une blague récurrente dans son groupe…

Il a passé son examen deux jours avant que je me fasse repêcher! Au fond, on est tous les deux incapables d’endurer les « j’aurais peut-être pu… ». On fonce et on saisit les occasions. Lui, ce qu’il a toujours voulu, c’est terminer son droit pour devenir agent et avocat. Un métier qu’il pratique d’ailleurs toujours simultanément.

Quand l’occasion de concilier ses deux rêves s’est présentée, Sasha ne s’est même pas posé de question. Il s’est organisé pour que ça fonctionne. « On ne sait pas si ce genre de chance va repasser, alors il faut la saisir! », qu’il dit.

Il paraît que tu lui as joué un mauvais tour, le matin de ton pro day. Que tu as fait semblant d’avoir la gastro et que tu lui as dit qu’il devait annuler l’évènement… Lui fais-tu souvent des blagues du genre?

Oui, on se niaise beaucoup. Ce qui est beau entre Sasha et moi, c’est qu’il n’y a jamais eu de hiérarchie. Je suis infiniment reconnaissant parce que je ne serais pas dans la NFL aujourd’hui si ce n’était pas de lui. Et lui est extrêmement reconnaissant parce qu’il ne serait pas là où il est sans moi.

C’est vrai qu’ils ne se prennent pas au sérieux. Après tout, ils ont une relation de travail, mais ce sont des chums à la base. Sasha est encore très fier de ce pro day. C’était la première fois que la NFL débarquait ainsi à Montréal. Mais il confirme qu’il a failli perdre connaissance après la blague de Laurent.

Quelles sont les qualités de Sasha que davantage de gens devraient avoir?

Il a un grand goût du risque, mais c’est toujours calculé. Il n’a pas peur de sortir des sentiers battus, d’aller à la rencontre des gens et il ne se laisse pas influencer. Au Shrine Game, pendant que je jouais, Sasha est allé prendre une bière avec le directeur général d’une équipe et des recruteurs. C’est fou : tu n’es même pas agent encore, tu n’as pas fini ton droit et tu te présentes là avec toute l’assurance du monde!

C’est un gars qui porte attention aux détails et qui veut que les projets fonctionnent. C’est pour ça que j’ai toujours des plans avec lui, comme la Fondation Laurent Duvernay-Tardif, qui fait la promotion de l’activité physique et les saines habitudes de vie chez les jeunes. Dans la vie, j’ai de la difficulté à faire confiance aux gens, mais je sais que si Sasha rencontre un recruteur, un membre des médias ou un commanditaire, il est là pour me représenter tout en ayant mes intérêts et mes valeurs en tête. C’est important dans une industrie tellement basée sur les signes de piasse.

Si je comprends bien, Sasha ce n’est pas un gars à l’argent? C’est un peu paradoxal un agent qui n’aime pas le cash, non?

Pour Sasha, l’argent représente autre chose. C’est, par exemple, une façon pour une équipe d’exprimer l’importance que j’ai. Quand on a renégocié avec les Chiefs, je suis devenu le 4e garde le mieux payé de la ligue. Ça démontre à quel point les Chiefs apprécient ce que je fais. Et ça, c’est tellement plus valorisant que l’argent.

Un soir, quand on était en période de négociation, Sasha m’a appelé pour me dire que les Chiefs m’offraient 35 millions de dollars. Je capotais! Je lui ai dit : « Malade, on accepte! » Il m’a répondu qu’on devrait plutôt refuser.

J’ai pété une coche. Je voyais ça comme une occasion en or! « T’es qui toi, le gars qui faisait des singeries debout sur la table à la cafétéria du cégep, pour me dire qu’on devrait refuser ça? » Mais Sasha avait fait ses devoirs, avait regardé tous les gardes de la NFL, leur salaire, leurs statistiques, pour savoir exactement où je me situais. Il a été ferme jusqu’à la fin et on a signé pour plus de 40 millions de dollars en 5 ans. Il avait raison, encore une fois.

Dans quelques années, quand on regardera le parcours de Sasha, quel sera son legs au football québécois?

Quand j’ai été repêché, ça faisait des années qu’un Canadien avait été drafté. Maintenant que j’ai fait le saut, ça devient une possibilité pour d’autres joueurs.

Ce repêchage est l’une des grandes fiertés professionnelles de Sasha, à égalité avec le fait d’avoir répété cet exploit l’année suivante avec Anthony Auclair. Refaire ce processus avec succès, ça prouvait qu’il n’était pas l’histoire d’un seul joueur.

Ce n’est plus aux cinq ans qu’un Québécois accède à la NFL : maintenant, il y en a chaque année. Et ce sont tous des gars représentés par Sasha, comme Anthony Auclair, un ailier rapproché qui évolue avec les Buccaneers de Tampa Bay, ou Ryan Hunter, un joueur de ligne offensive qui a aussi rejoint les Chiefs.

Sasha donne la chance au talent québécois de rayonner aux États-Unis, et je trouve ça beau que l’expertise reste ici. Même pendant la saison morte, les joueurs se côtoient au Québec et organisent des trucs ensemble.

Des fois, je l’appelle et il est en voiture avec un de ses athlètes pour lui faire un lift jusqu’à l’aéroport. Ou il nous invite à dormir chez lui pour nous éviter de faire de la route avant un vol important. Il n’est pas obligé de faire ça, mais c’est Sasha. Il crée un esprit de communauté autour de lui. Et quand il croit en quelqu’un, c’est toute la communauté de Sasha qui se rallie autour.

Avant, les joueurs plus jeunes m’appelaient pour me poser des questions concernant Sasha, pour que j’éclaire leur choix. Mais maintenant, je n’ai plus besoin de le faire. Le mot s’est passé. En quatre ans, c’est devenu LE gars à aller voir si tu jouer pro au Québec.

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