Pierre-Nicolas Riou

La visite de l’homme marié

Fin quarantaine, pas d’enfants, pas de vagin… j’ai pas grand-chose en commun avec les RoseMomz sauf le fait que je suis aussi attiré par les hommes. Mais le cul et les relations, ça se vit autrement entre gars. C’est-tu moins compliqué? Est-ce que c’est plus sincère? Les filles m’ont invité à écrire pour leur blogue, question de comparer.

Jean m’appelle un avant-midi, en semaine. Il va avoir du temps libre plus tard et il aimerait me voir. Pas de problème, je travaille chez moi et j’ai pas gros de job aujourd’hui. Je lui dis de passer.

Il arrive, tout sourire. Dès que j’ai fermé la porte, il commence à m’embrasser, à me dévorer la bouche, comme un pauvre Éthiopien en période de famine se jetterait sur une juteuse gazelle braisée.

On dirait que ça fait longtemps qu’il a pas été avec un homme. On pourrait le croire. Il m’a déjà assuré qu’il fait encore l’amour avec sa femme tous les soirs. Ça prend de l’énergie, ça. Le travail aussi. Et Jean n’est plus jeune jeune. Mais je sais que je suis pas le seul homme dans sa vie. Et quand ses réguliers sont pas disponibles, il va au sauna. C’est là que je l’ai rencontré.

Contrairement aux nombreux autres que j’ai connus parmi les plus de 50 ans, il enlève jamais son jonc. C’est tellement niaiseux de faire ça. Comme si on allait pas s’en rendre compte ! Sauf au plus creux de l’hiver, quand il reste aucune trace de bronzage, on en voit toujours la marque.

Autrement, il mentionne rarement sa femme. Je lui en suis très reconnaissant. La plupart des autres bi de ma génération et de la précédente arrêtent jamais de parler de leur conjointe pour s’assurer qu’on doute pas de leur masculinité. Parce qu’eux autres, c’est des vrais hommes : ils couchent avec des femmes.

Quand j’entends des niaiseries de même, je sais que ça durera pas longtemps; Jean est d’ailleurs le seul bisexuel que j’ai vu plus de deux ou trois fois. Les plus jeunes sont peut-être différents sur ce plan, mais malheureusement, sur tous les autres, ils m’ennuient profondément. Surtout ceux qui habitent encore chez leurs parents.

Lui, sa bisexualité, il l’assume. D’ailleurs, il est toujours passif au lit. Une fois, je lui ai demandé de changer de rôle. Il a bien daigné m’accorder cette faveur, mais quand on s’est revus, il m’a raconté qu’il avait pas été capable de bander avec sa femme ce soir-là.

Ça l’inquiétait. Elle pourrait poser des questions. C’était sa façon de me dire qu’il veut pas être top. J’ai compris. Le non-dit – ou le “on dit autre chose et on espère que l’autre comprenne” – c’est devenu ma spécialité avec le temps. Dommage, quand même, j’avais bien aimé ça, cette fois-là. On range ça mentalement parmi les expériences agréables, mais peu susceptibles de se reproduire.

Au début, il était toujours pressé. Culpabilité ? J’en doute. Peur de se faire prendre ? Plus probable. On était tellement mieux avant le maudit cellulaire, hein ? Maintenant, ta femme peut t’appeler à n’importe quel moment ! Mais c’est pas parce qu’il a des choses à cacher que je dois accepter les baises à toute vitesse. Il s’est calmé. La baise est devenue bien meilleure. Excellente, même. Ça, faut le dire, les hommes mariés sont vraiment passionnés. L’attrait du fruit tellement défendu, j’imagine.

Quand on a terminé, on jase un moment, on s’embrasse encore un peu et il repart, satisfait. Est-ce que je me sens cheap ? Est-ce que j’espère qu’un jour il laissera sa femme pour moi, comme une maîtresse esseulée qui attend les trop rares visites de l’homme qu’elle aime même s’il la traite comme un drive-thru ? Pantoute.

Je sais que ça arrivera jamais. Pour les hommes de son âge, leur femme, c’est la respectabilité sociale, la preuve de leur soi-disant normalité. Ça m’intéresserait pas non plus : s’il lui a menti pendant 30 ans, il sera pas plus franc avec moi.

Le fait est que je suis satisfait, moi aussi, dans les limites de ce qu’une relation comme la nôtre peut m’apporter. Je me fais pas d’illusions. C’est pas avec lui que je vais fonder une famille, mettons, ni acheter deux chiens du même modèle. Paradoxalement, il y a beaucoup d’honnêteté dans notre relation : tout est très clair.

Est-ce que je me sens coupable par rapport à sa femme ? Non. C’est lui qui la trompe. De toute façon, j’ai tellement connu de supposés bi dont j’ai fini par douter de l’existence de la conjointe que pour moi, tant que je l’ai pas rencontrée, c’est une abstraction. Une excuse pour partir vite, un obstacle à l’engagement. Un message on ne peut plus clair : “On fait juste s’amuser, demande-moi rien de plus.”

D’un autre côté, je me dis que sa femme est peut-être au courant et qu’elle fait semblant de rien. Ou qu’elle est lucide : espérer qu’un homme soit fidèle, peu importe son orientation, c’est pas très réaliste.

C’est sûr qu’il y en a, des hommes fidèles. Deux ou trois, quelque part. Au début de la relation. J’ai longtemps cru en connaître, mais ils ont tous fini par m’avouer qu’ils avaient péché à un moment donné. De toute évidence, c’était pas mal plus facile d’être fidèle jusqu’à ce que la mort vous sépare quand la moitié du monde crevait avant 40 ans.

Et même si sa femme le sait pas, au moins, je lui fais pas courir de risques. Je suis pas sûr que Jean prenne toujours ses précautions quand il est avec d’autres. Il y a encore des gars comme ça, qui se pensent protégés parce qu’ils sont “pas vraiment d’même”.

Remarque, de nos jours, il y a plein de jeunes qui ont jamais vu personne mourir du sida et qui font pareil. Les hommes, en général, ont pas besoin d’excuses très solides pour se justifier à eux-mêmes leurs comportements irresponsables.

Je me retrouve donc tout seul. L’après-midi s’achève. Je ramasse les kleenex et les capotes et je jette le tout. Je range ce qu’on a déplacé et je m’étends sur le sofa pour relaxer en me disant que c’est dont l’fun de pas avoir à lui préparer à souper. Ou à laver ses bobettes… dont il aurait quand même intérêt à changer plus souvent.

Patrick, RoseMom invité

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