Varennes

Tout le monde a déjà entendu parler de Varennes, mais peu savent vraiment où ça se trouve.

Alors que chez les cousins de l’Hexagone, le nom Varennes évoque la Fuite à Varennes de Louis XVI et Marie-Antoinette, chez les Varennois, on s’enthousiasme non sans une certaine ironie sur son profil identitaire bigarré : ville dortoir, ville industrielle ou ville agricole? Voici dix visages de ce diamant fou.

1. Généralités d’usage: Genre, comment y aller?
Pour ceux qui ne le savent pas, Varennes est située en aval du fleuve Saint-Laurent, entre le bulldozer bourgeois qu’est Boucherville et le venteux village de Verchères. Abritant plus de 21 000 âmes, son expansion fulgurante des années 90 a fait d’elle, pendant deux ou trois mois, la ville possédant le plus haut taux de natalité, et la ville idéale pour élever la petite famille québécoise parfaite. On s’y rend par la trépidante 132, après avoir franchi les derniers retranchements bouchervillois, sur un tronçon de route non éclairé entre des arpents de maïs et des champs de fraises. D’ailleurs, la cueillette de la fraise est une activité populaire du coin, partagée entre les deux barons de la fraise, Provost et Van Velzen. Autrement dit, quand on arrive à Varennes, on a l’impression d’avoir traversé les Prairies canadiennes. Et quelle agréable surprise quand on voit de nouveau apparaître la civilisation sous forme de concessionnaire de véhicules récréatifs marins, d’IGA et de McDonald’s! L’autre moyen de s’y rendre, c’est via la 30, dite l’Autoroute de l’Acier, qui traverse la Montérégie de Châteauguay à Sorel. Ça donne des idées de road trip, pas vrai?

2. Les reliques du Vieux-Varennes
Chaque ville et village du Québec comporte son vieux et son nouveau secteur, son avant et son après si on veut. Varennes n’échappe pas à cette règle, même que la ségrégation ne pourrait être on ne peut plus évidente. Un peu comme dans le Springfield des Simpsons, le Vieux-Varennes est situé de l’autre bord de la track de chemin de fer. C’est, à l’instar de la série culte, le Varennes un peu plus sale, un peu plus pauvre. De ce côté, des maisons modestes et usées, le boulevard Marie-Victorin (la Main!, personne l’appelle de même), les trois débits de boisson hauts en couleurs (le Bugsy, le Pub et le tonitruant Buck Peanut), mais aussi le majestueux fleuve Saint-Laurent, la Basilique, le Quai fédéral (rebaptisé Quai municipal ; pas mal moins excitant), le fantôme du mini-putt, le Par 3 de la rue du Calvaire à côté de la butte de gravelle (disparu récemment!), bref le centre touristico-commercial de la ville – ou ce qui en reste. De l’autre côté de la voie ferrée, on retrouve le moribond mais non moins pratique centre d’achats Les Galeries Varennes et son slogan « Varennes c’est mon toit, je magasine chez moi », la défunte Maison des jeunes, et tout le reste de la ville, les « nouveaux développements » des années 70, 80 et 90, avec leurs trois ou quatre parcs « Pré-Vert », et leur paradis pour jeunes familles vivant le rêve québécois : piscine, barbecue et sous-sol fini.

3. Le McDoville ou : En 1990, c’est l’heure de la mondialisation

Au début des années 90, une large portion du vaste territoire agricole est dézonée pour permettre le développement d’un nouveau quartier, rapidement baptisé McDoville par les Varennois. Le plus grand fait d’armes de ce faubourg a été la venue sur le bord de la 132 d’une immense et non moins fameuse enseigne en forme d’arches dorées. Le McDoville et sa mythologie subséquente appartiennent cependant à une autre génération. J’y suis donc pas allé très souvent, mais on peut vanter sa proximité avec le fleuve, l’autoroute 132 et du même coup Montréal, à seulement 21 km et 17 minutes du coin De Lorimier et Ontario selon nos amis chez Google. Pour ceux que ça intéresse…

4. Le cimetière des souvenirs
Autrefois, bien avant que Varennes ne devienne une autre option aux Boucherville, Candiac et autres Brossard pour les Québécois voulant élever famille dans un bungalow tranquille mais non loin de la Métropole, celle-ci avait fait ses galons dans le secteur industriel, notamment celui de la recherche pétrochimique. De grands fabricants de plastique envoyaient leur boucane chez nos voisins à Verchères, au grand dam de ces derniers, de simples paysans. Mais depuis, le plus grand d’entre eux, Pétromont, a démantelé son usine et ses cheminées. Bassell a aussi fermé boutique ces dernières années, licenciant du même coup de nombreux spécialistes du polyéthylène, du polypropylène et autres polypatentes.

On retrouve également dans la section nécrologique varennoise le non moins regretté Club Vidéo Varennes sur Quévillon (entre le Dépanneur Proprio et le Tigre Géant) avec sa musique aliénante jouée en boucle émanant de la machine à bonbons. Multiples souvenirs au magasin Aux Cartes, où Pete vendait des cartes de Wayne Gretzky et de Sylvain Lefebvre (un Varennois de l’époque) en haut du prix du Beckett à la jeunesse varennoise. La mode ne dura que trois ou quatre ans au début des années 90, mais ça marchait en sale!  C’est avec tristesse que j’ai appris lors d’une de mes dernières visites dans mon vieux patelin la disparition du restaurant Chez Maris, un diner graisseux intergénérationnel comme il ne s’en fait plus, où se côtoyaient les étudiants et les têtes grises.  N’oublions pas non plus le Ram Jam Night Club, qui fut le débit de boisson fétiche de la ville au tournant du millénaire, avant qu’il ne devienne le restaurant Dara d’Asie (!). Me souviendrai toujours de la serveuse qui m’avait lancé par la tête le trente sous que je lui avais laissé en guise de pourboire. Bon j’étais pauvre (jeune), et c’était dans les années 90, ça valait de quoi, non? Mention honorable au Motel Varennes et à son bar Le Petit Canot, offrant des bretzels gratuits, métamorphosés depuis en salon de beauté pour matantes de 20 à 55 ans et en restaurant bcbg Moments d’Folie (!!).

5. Rendez-vous voodoo coin René-Gaultier et René-Gaultier

Le célèbre boulevard qui rend hommage au fondateur de Varennes encercle une large partie du secteur original pré-McDoville. Ainsi, quand des amis de l’extérieur de la ville venaient te rendre visite ou te chercher pour sortir au Loft, et qu’ils se perdaient, ils finissaient forcément par se trouver là où le boulevard joint les deux bouts et par te téléphoner en détresse, croyant être entrés dans un twilight zone ou à Twin Peaks. Il n’y a pas grand-chose qui transpire au coin René-Gaultier et René-Gaultier – à part Vincent Damphousse qui y a habité brièvement lors de son passage avec la Sainte-Flanelle au début des années 90 –  mais ça fait bien rigoler les locaux qui voient toujours les automobilistes venus de l’extérieur faire leur stop prolongé, dubitatifs devant une telle démonstration d’une blague de mauvais goût. Oui, c’est creux!

6. Le littoral varennois: La Saint-Jean, les pyramides et les Honda Civic
Le fleuve étant la fierté des Québécois, il n’en est pas moins différent à Varennes, qui jouit d’un littoral de plusieurs kilomètres, dont plusieurs praticables via une piste cyclable aux côtés des pylônes de l’Hydro et des Honda Civic, stationnées en retrait des regards indiscrets. Après un quartier de baraques pour nouveaux riches et l’usine de filtration, on retrouve le parc de la Commune, immense terrain vert accueillant chaque année les célébrations de la Saint-Jean, où les jeunes des MRC avoisinantes viennent faire la fête sans limite en marge des célébrations officielles qui mettent en vedette les artistes de la scène québécoise comme Loco Locass, Robert Charlebois ou encore Jim Corcoran (c’était en 1995!). Les meilleures Saint-Jean su’a Terre!

Sur ce même parc de la Commune, on retrouve les fameuses pyramides, qu’on a tous grimpées à jusqu’à l’écœurement dans notre jeunesse. Gare à toi si tu chutais en tentant de monter, ta cote de popularité chutait du même coup!  On retrouve ensuite la magnifique basilique Sainte-Anne-de-Varennes, véritable chef-d’œuvre et legs architectural, qui surplombe le fleuve, et la statue de Sainte-Marguerite-D’Youville, notre héroïne à nous, canonisée par nul autre que Jean-Paul II au début des années 90.

7. Tissé serré dans le bleu du bleu
Varennes fait partie des circonscriptions de Verchères au provincial, et de Verchères-Les Patriotes au fédéral, deux châteaux forts péquistes et bloquistes depuis aussi longtemps que ces deux partis existent. De par sa population constituée, et estimée à l’œil (le mien), de 98 % avec marge d’erreur de 2 % (on se souvient de la seule famille noire, les Amédée – salut Kathleen!) de Québécois, Canadiens-Français de souche, de l’Amérique du Nord française francophone, bref de pures laines, Varennes a toujours voté bleu. C’était acquis. Bernard Landry fut d’ailleurs notre député pendant de nombreuses années. Malgré cela, Verchères-Les Patriotes n’a pas pour autant échappé à la vague orange des dernières élections fédérales. Volte-face idéologique ou accident de parcours? Seul l’avenir nous le dira.

La ville joua également un petit rôle dans l’histoire tumultueuse des Patriotes contre la couronne britannique alors que Louis-Joseph Papineau – inspiré par le roi de France? – trouva lui aussi refuge   dans un Varennes, suite à un mandat d’arrêt pour ses activités patriotiques.

8. Saveurs simples mais ô combien réconfortantes
Puisque la nostalgie des vieux casse-croûtes et du comfort food revisité revient petit à petit au goût du jour, Varennes n’échappe pas à la mode et contient encore quelques bonnes adresses dignes des meilleurs croisements entre le gras trans et le road trip transcanadien.

Nul peut se dire Varennois s’il n’est jamais allé se chercher une patate frite chez M. Patate, cette institution sur la vieille route Marie-Victorin. T’en as toujours pour une semaine à endurer l’odeur de la frite graisseuse à chaque fois que tu entres dans ton coupé sport monté.

Au menu des classiques, il y a aussi le Varennes « Pizz » (Pizzeria), récemment déménagé où il y avait autrefois le resto Au Vieux Varennes, le Valentine, toujours en vie dans un centre d’achats qui a vu les locataires se succéder dans une valse mercantile sans merci, le Lever du jour, un resto déjeuner pour truckeurs (fermé cet été après 30 ans, scandale!), et le… Mikes. Oui, vous avez bien lu. C’est ici que le gratin varennois vient manger ses deux œufs bacon les dimanches matin dans une ambiance de m’as-tu vu, qui autrefois voyait les jeunes venir finir leurs soirées arrosées et/ou emboucanées sur ses banquettes fleuries à 2 heures du mat! Certains aiment aussi vanter le fait qu’on n’a pas un, mais deux Tim Hortons, mais ça c’est surtout de l’orgueil mal placé.

9. Au royaume des BMX pis des os de vaches

Quand on était jeunes, on allait dans le petit bois en arrière, cueillir des framboises, chasser les papillons, grimper dans les arbres, faire des cabanes (pour ensuite les brûler – désolé encore Max), faire des feux, faire des fugues, et essayer de traverser la petite rivière Saint-Charles sans se mouiller. La légende voulait qu’il fallait pas trop s’aventurer de l’autre côté, car le fermier farouche prenait un malin plaisir à tenir en joue les jeunes contrevenants sur sa propriété et à les mener ainsi jusqu’au poste de police! Sur les rives de cette rivière – que dis-je, de ce ru! – mes amis et moi avions découvert de vieux ossements et de grosses dents dans le sol. Croyant être tombés sur un riche site archéologique préhistorique abritant les restes de nombreux dinosaures jamais mis au jour, on est vite partis avec quelques preuves en main sur nos BMX annoncer à nos parents qu’on allait être riches et célèbres. On se voyait déjà faire la une du National Geographic. Hélas, nous dirent-ils, casseux de party qu’ils étaient, « c’est probablement juste des os de vaches ».

Le mont Brunelle est une autre attraction non moins notable à Varennes. Jamais entendu parlé? C’est parce que vous n’êtes pas du coin. En fait, c’est en partie vrai. D’une part, mes recherches pour savoir si ce nom était officiel n’ont pas abouti, et d’autre part, c’est définitivement pas un mont. À Varennes, le nom Brunelle évoque aussi une rue, une boucherie de qualité dans le «vieux », de même qu’un arbitre de hockey mineur qu’on n’aimait pas beaucoup, mais nul ne saurait expliquer l’origine de cette appellation passée dans le langage courant du Varennois pour désigner cette pente à glisser. Toujours est-il que cette butte artificielle accueille chaque hiver sur son flanc les petits et les grands amateurs de trois-skis et de crazy carpettes.

10. Un technopôle si loin mais si proche
Oui, c’est en quelque sorte un peu creux Varennes. Parce qu’elle est entourée d’eau, d’usines et de champs de maïs, tu te demandes toujours un peu comment tes parents ont abouti ici. Ça peut quand même pas être à cause des odeurs de fumier au printemps, ou des risques d’explosion des multiples industries du coin. Car bien que Varennes soit un des fleurons québécois de la recherche industrielle avec le spy-proof Institut de recherche d’Hydro-Québec (IREQ), ABB, Kronos, l’usine d’éthanol ou quoi d’autre encore, on y vient surtout car c’est différent, c’est atypique. En plus des spectacles gratuits en plein air des jeudis de la Cité, des nombreux parcs où boire de la Laurentide tablette, et des multiples organisations sportives comme les Voltigeurs et le Blitz, c’est surtout un endroit où il fait bon vivre. Et même s’il est vrai que c’est un peu creux, et qu’à l’instar de Louis XVI, de Marie-Antoinette et de Papineau, tout le monde semble un peu prendre la fuite de quelque chose, en bout de ligne, quand tout ce qui doit être dit est dit, Varennes ne sera jamais trop loin pour qu’on s’en prive.

Le Best of du groupe Facebook «Tu sais que tu viens de Varennes quand…»

1. Tu te rends compte que tu connais 96,5 % de la population.
14. Tu dépenses environ 1000 $ par année en transport en commun.
20. Dans ta ville il y a un magasin érotique et un magasin de magie dans la même bâtisse et tu te demandes dans lequel c’est le plus gênant d’entrer.
32. Tu étais jeune et tu chattais sur Caramail, tu te faisais toujours solliciter par les imbéciles de Paris qui ne comprenaient pas qu’il existait un Varennes québécois.
Et mon préféré:
11. Tu es triste que le signe de la ville ne soit plus des mouettes.

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