La ville de la semaine : Liège

En Belgique, on a trois régions : la Flandre, la Wallonie et la région de Bruxelles. Ces derniers temps, j’éprouve un certain désamour pour ma ville, Bruxelles. Tout y est compliqué et de plus en plus technocrate. Les loyers augmentent, le prix des transports aussi et je suis convaincue que la pluie y est plus froide qu’ailleurs. Bref, je suis à la recherche d’un peu d’air frais.

Depuis quelques années, les francophones pur jus comme moi ne s’aventurent plus au nord du pays, à moins d’être accompagnés d’un interprète qui peut nous sauver la mise quand un autochtone nous interpelle et que, paniqués, nous nous écroulons à genoux en nous excusant de n’avoir jamais considéré le cours de néerlandais autrement que comme le meilleur moment pour aller prendre l’air.


Quand je veux m’échapper de la capitale, mes choix sont donc réduits mais il existe pourtant des valeurs sures en Wallonie et Liège en fait partie.

Liège – Lièch ou Lidg’ comme disent les gens du cru – est une ville chaleureuse, on l’appelle même la Cité Ardente. Pour les connoisseurs, c’est de là que vient le groupe de rap Starflam. Oui, tout fait sens, l’univers est en marche.

Après une recherche exigeante – Google : Liège / Cité ardente / Pourquoi – j’ai appris qu’elle doit ce surnom à un épisode du moyen-âge durant lequel la ville fût incendiée et ses habitants jetés dans le fleuve qui la traverse, la Meuse.

En trois mots

– De manière générale les liégeois ont la réputation d’être des gens sympas, même si on leur reproche parfois d’être un peu trop chauvins – certains les traitent parfois de parisiens.

– À Liège, le football est une religion : le Standard déchaîne les passions, les joueurs sont surnommés les rouches (les rouges) et le stade le Chaudron. Je m’avance peut-être mais je pense que la vague d’immigration italienne qu’a connue la ville dans les années 1960 n’est pas étrangère au succès du club.

– Dans la commune de Liège, plus d’une personne sur 100 est dépendante à l’héroïne et c’est la ville où l’on consomme le plus de méthadone en Belgique.

Les Liégeois aiment donc faire la fête
. Le quartier vibrant de Liège s’appelle le carré (prononcé carrè). On y va quand la nuit tombe et qu’il commence à faire soif. Accompagnée de guides locaux, j’apprends qu’il existe un restaurant où l’on peut danser sur les tables tout en commandant des kebabs. Un jour, le service d’inspection de l’hygiène aurait trouvé sept sortes de sperme dans la viande gyros. Le chiffre sept me semble suspect, je pense qu’il s’agit d’une légende urbaine et me promet d’y goûter.

En attendant, nous partons à la recherche d’un endroit où manger la véritable spécialité du coin, le boulet sauce lapin. Il s’agit d’une grosse boulette de viande hachée, mélangée avec des oignons, qui baigne dans une sauce un peu sucrée. J’assiste à des débats enflammés : si la brasserie Lequet est une institution, certains diront que ce n’est plus ce que c’était. Cette année, c’est le Saint-Gregory qui a remporté le Boulet de cristal – oui, il existe une confrérie qui chaque année récompense le meilleur boulet de la ville. Elle s’appelle le Gay Boulet.

Après ça, une autre bonté nous attend : les gaufres – ou gauff’. Alors que la version bruxelloise est rectangulaire et légère, la gaufre de Liège est une sorte de bloc de beurre parsemé de pépites de sucre. Il existe une autre version, plus fine et trempée de sirop qui s’appelle le lacqueman et qu’on achète généralement à la foire, qui se déroule au mois d’octobre. Ça tombe bien.


Oufti, j’en peux plus. Oufti c’est plus ou moins l’équivalent de votre hostie. Il peut être utilisé pour marquer la surprise, la compassion, la joie, la peine et tout ce que les émotions humaines comptent de nuances. En ce qui concerne la langue, les Liégeois ont un accent plus ou moins prononcé – mais en même temps, qui n’en a pas ? 73% des Belges semblent pourtant convaincus du contraire.


Bref, à force de manger des crasses, j’ai commencé me sentir un peu bouffie. On en a conclu que c’était le moment idéal pour boire du peket – une sorte d’eau-de-vie aromatisée. Tous les goûts existent, certains se boivent même flambés et c’est donc tout naturellement que la serveuse a sorti son plus beau chalumeau quand nous lui avons annoncé que nous en voulions un à la violette.

Le samedi soir arrive et c’est un soir un peu particulier puisque la ville est illuminée par pas moins de 20 000 bougies.


Une chope en entrainant une autre, je ne me rappelle plus du déroulement exact de la soirée, si ce n’est l’acquisition d’un excellent pain-boudin – le gyros hyper-protéiné étant reporté à une prochaine fois – et d’un karaoké où une mère de famille chantait en ces termes “Je te donne pas la main, j’en ai besoin pour branler les copains”, phrase que j’aurais tendance à interpréter comme une position résolument progressiste quant au concept de polyamour – “je refuse de m’engager avec toi parce que je sais que je ne pourrai jamais être exclusive, j’ai bien trop d’amis et oui, nous nous laissons parfois aller à des moments d’intimité.”

My heart will go on, hommage au Canada.
Depuis, je suis retournée à Liège et j’ai testé un autre karaoké – le Luigi Piano Bar – où chaque prestation se conclut par les félicitations de la maitresse de cérémonie “extra, extra, extra”. Je n’ai toujours pas mangé le gyros.

Avant de repartir dimanche matin, on fait un dernier tour à la Batte, un marché le long du fleuve où on trouve tout ce dont on a besoin pour se remettre d’un lendemain de veille, une gosette ou encore des poulets vivants.



En attendant à la gare des Guillemins – petit bijou d’architecture soit dit en passant – je me dis que j’ai pas trop envie de rentrer chez moi. Que j’ai plutôt envie de me casser la voix / Merde, foutue addiction aux karaokés.
C’est bien fait.

C’est excitant de découvrir une ville, on voit tout avec un regard neuf – et évidemment naïf. Dans le train, je parle avec un garçon qui habite depuis peu de temps à Bruxelles. Il me raconte à quel point il est content d’y avoir emménagé, qu’il rencontre de nouvelles personnes toutes les semaines, ne s’arrête jamais de sortir. Il me parle d’endroits où je n’ai jamais mis les pieds parce qu’à force de râler sur la largeur des trottoirs, je me suis enracinée dans mon canapé.

Je me dis qu’une ville c’est un peu comme une relation amoureuse, à force de se côtoyer on a l’impression de connaitre l’autre personne par cœur alors qu’elle aussi évolue, change.

Qu’il faut parfois prendre du recul pour s’en rendre compte, qu’on était juste bien trop près pour le voir. Quand le conducteur annonce notre arrivée dans la ville, je chantonne Bruxelles, ma belle, le ventre papillonnant. Sur le quai, un mec passe et crache à deux centimètres de mes pieds. Fuck that.

Merci à Nadège, Marianne, Marine, Jeff, Sarah et tous les autres pour m’avoir guidée dans cette ville que j’aime d’amour, ou d’amitié.

Pour lire un autre reportage Ville de la semaine : Verdun.

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