La ville de la semaine : Dollard-des-Ormeaux

Je suis déçue : je me trouvais bien originale de proposer une ville du West Island de Montréal comme ville de la semaine, mais non! Je ne suis même pas bonne deuxième. Ça s’adonne que je connais la fille qui a écrit le texte sur Kirkland (les francophones du West Island, on n’est pas des tonnes… hey yo, Éléonore!), et puis Roxboro a été la vedette il y a tout juste quelques mois. Mais contrairement à celle-ci, ainsi qu’à Pierrefonds – notre voisine et rivale de toujours – nous, à Dollard-des-Ormeaux, on est une vraie ville défusionnée!

Voyez Dollard-des-Ormeaux en images.

Avant tout, soyons clairs : personne n’utilise « Dollard-des-Ormeaux » au long, pas même à l’écrit, dans la paperasse sérieuse. Un, parce que ça fait 5 syllabes, 17 lettres et que ça fitte jamais dans les petites cases de formulaires; deux, parce que ça se prononce bien mal en anglais. Et trois… c’est qui ça anyway, Dollard des Ormeaux? (Spoiler alert : réponse au numéro 2.)

Bienvenue, donc, à D.D.O., aussi connue sous son autre petit nom affectueux, Dollard (dit « DUH-larrd » ou parfois « duh-LARR »).

Pour comprendre D.D.O., il faut comprendre le West Island.

Le West Island, c’est une bulle. C’est le territoire des lignes 200 à 225, de la 68, de la 409 et de la 470; ça comprend tout ce qui est à l’ouest de Dorval sur l’île de Montréal. Pour nous, Côte-Vertu, c’est « en ville »; le métro est prévu se rendre en 2050, soit à peu près en même temps que la téléportation et les voitures volantes; puis l’ambition de tout jeune west-islander fraîchement sorti du cégep John-Abbott qui se respecte est de faire l’aller-retour quotidien vers l’université McGill pendant trois ans, où, pour faire plaisir à ses parents, il ou elle fera sans doute un diplôme en business administration, après quoi il ira vivre ailleurs, souvent en Ontario ou aux États-Unis.

J’ai mis du temps à l’apprivoiser et à l’aimer, mon West Island. Pour un anglophone de mon âge, ça représente simplement la banlieue famille-friendly ennuyeuse qu’on a hâte de quitter pour de plus grandes aventures; pour une jeune francophone souverainiste comme moi, c’est un triste isolement. J’ai seulement commencé à apprécier la région il y a quatre ans, quand, en pleine crise d’identité, ne me sentant ni anglophone, ni bulgare, ni canadienne, ni rien, je suis partie étudier à Québec pour devenir « vraiment » québécoise. Le contraste culturel que j’y ai vécu et une pointe de nostalgie d’une enfance somme toute heureuse ont fait que j’ai commencé à porter un regard nouveau sur ce qui distingue le West Island – et plus particulièrement D.D.O., ma ville d’origine – du reste du Québec.

1- Languages with benefits : D.D.O. est une ville « bilingue »

Bon, peut-être plus selon les nouveaux critères de la loi 14. Mais si les anglophones n’y forment « que » 44% de la population, nous, les francophones, ne comptons que pour un bien minoritaire 17%. Les deux autres personnes sur cinq ont une autre langue maternelle. En fait, presque toutes les langues parlées au Québec sont représentées à D.D.O., à quelques rares exceptions près. On y compte plus de 78 différentes langues maternelles selon le recensement de 2011! Les plus fréquentes? L’arabe, suivi de l’italien, du grec, de l’espagnol, du pendjabi, du tamoul et du tagalog. Une richesse culturelle incroyable qui se voit à travers ses temples sikh et hindou, son centre communautaire musulman, ses églises protestantes, catholiques et orthodoxe grecque et son immense cimetière juif; mais qui, hélas, a parfois tendance à se retrouver ghettoïsée.

Heureusement, les enfants de la loi 101 pèsent de plus en plus lourd dans la balance démographique; les jeunes immigrants de deuxième génération sont typiquement parfaitement à l’aise dans les deux langues officielles en plus de celle de leurs parents et bien intégrés. Vous ne vous ferez probablement pas encore comprendre en français jusque dans les moindres commerces obscurs, mais c’est beaucoup moins généralisé que ça l’était quand j’étais petite, puis ça va en s’améliorant. Puis pour le reste, il y a MasterCard.

2- Un peu d’Histoire (ben oui, j’ai fait mes devoirs)

Adam Dollard des Ormeaux, c’est ce personnage de la Nouvelle-France qui aurait peut-être ou peut-être pas repoussé une invasion iroquoise avec une poignée d’hommes. Paraît qu’on trouvait que ce nom fittait bien avec « l’esprit combattif » des gens d’ici, en 1924, quand ils ont fondé la municipalité. Du 18e siècle jusqu’à il n’y a qu’une cinquantaine d’années, le territoire était en majeure partie canadien-français et agricole. Au primaire, certains de mes professeurs se rappelaient encore du temps où le boulevard Des Sources et la rue Anselme-Lavigne étaient en terre battue et nous racontaient qu’à son ouverture en 1961, la petite école francophone était carrément entourée de champs. Dix ans plus tard, la population avait explosé. Aujourd’hui, les maisons typiquement banlieusardes et les tours à condos ont remplacé les fermes, dont il ne reste réellement que peu de traces.

3- Blablabla. Parle-nous du nightlife!

On est quand même sur l’île de Montréal. Il devrait y avoir quelque chose qui s’apparente un peu à un nightlife dans notre trou – pardon, dans notre municipalité bien tranquille, non? Ha! Non.

Disons que je ne vous conseille pas de visiter Dollard-des-Ormeaux pour ses bars. Il n’y en a pas. Genre : pas un. Même crado. Pourtant, on parle d’une ville de 0,05 million d’habitants! Dans les villes voisines, il y a quelques pubs de degrés divers de recommandabilité; sinon, on a quelques chaînes de cafés-resto-bars, genre un Rockaberry, puis une place à shisha sur le boulevard Saint-Jean qui a changé à peu près 6 fois de nom et d’administration dans les 15 dernières années. Mais la culture des micro-brasseries et des sélections de bières hors Labatt/Molson ne s’est pas encore rendue jusqu’ici, à mon grand désespoir.

Fin secondaire/début cégep, sortir, c’était soit chiller chez des amis dont les parents sont partis en croisière en Europe pour la semaine, soit squatter le parc du Centennaire et se faire pogner à tout coup par le service de patrouille public après 23h (contravention de 75$), soit aller clubber downtown; puis pour aller downtown, ça vous prenait un conducteur désigné sacrifié possédant un permis de conduire ET une voiture ou alors une heure de transport en commun à l’aller et 40 piasses de taxi au retour. Fallait être motivés, quand même.

On peut cependant clore dignement une soirée qui se transforme en matin en se délectant d’une poutine, pizza, spaghetti ou sandwich au smoked meat au Deli Chenoys ouvert 24h, où on va surtout parce que ça fait changement du McDo/Tim Hortons. (En passant, les cannellonis au smoked meat sont JAMAIS disponibles.)

4- Le Guzzo

Alerte aux hormones en effervescence : le Guzzo Des Sources 10, c’est LE cinéma à gros blockbusters américains où traînent tous les ados de la ville quand leurs parents ne sont pas partis en croisière en Europe, ou encore quand ils n’ont pas réussi à s’acheter des poppers au dépanneur Quatre-Saisons sans se faire carter. Stratégiquement situé à côté d’un Belle Province qu’un génie a décidé d’afficher sous le nom plus mainstream de Bellepro’s, c’est l’endroit par excellence pour une première date où il se passe rien avec un élève plus vieux de ton école secondaire.

Pour l’anecdote, aucun film en français, québécois ou autre n’y a été présenté depuis Les Dangereux. Et il était sous-titré…

5- Des Sources vs. le Collège West Island

La vie autour de mon ancienne école secondaire, publique et francophone, suit son cours de manière tout à fait parallèle à celle des rich kids du West Island College, anglophone et privé. C’est à peine si les élèves de l’un sont conscients de l’existence de l’autre, et pourtant les deux établissements se trouvent à quelques arrêts de bus de distance. C’est seulement quand on commence à travailler ensemble dans l’une des boutiques du centre d’achats Fairview qu’on arrête de s’ignorer et que nos destins jusqu’alors séparés se rejoignent enfin.

6- Le Centre Fairview Pointe-Claire

D’accord, je triche : le Fairview Pointe-Claire, c’est pas exactement à D.D.O., mais c’est le centre névralgique du West Island. Tous les bus mènent au Fairview, tous les types et madames un peu bizarres traînent au débarcadère assez louche merci du Fairview et quand tu vas magasiner au Fairview, t’es certain de tomber sur tous tes amis Facebook avec qui t’as plus parlé depuis le bal des finissants.

Au Deli de Fairview, on vous sert ce que je considère comme le meilleur sandwich de smoked meat de la région, ce que confirme la fidélité de ses clients réguliers – laquelle remonte, dans certains cas, à l’ouverture du centre d’achats, il y a presque 50 ans. (Bon, c’est pas 100% impartial : servir ces sandwichs pendant deux ans a payé mon bac. Si jamais vous lisez ceci, Johnny, Gina, John, Nick, Peter et tous les autres, je pense à vous. xoxo.)

7- Le sport

D.D.O., c’est une ville sportive. Si tu nageais pas dans une piscine publique dans les compétitions municipales l’été (GO Sunnybrooke GO), si tes parents t’ont pas traîné d’un parc à l’autre pour jouer au soccer deux fois par semaine, si t’as pas été dans une équipe de hockey, de cheerleading, de football, de baseball, de curling, de waterpolo, de nage synchronisée, de QUELQUE CHOSE au centre civique – sérieux, t’as pas grandi à D.D.O.

8- Paysage politique (hum hum!)

Le moins que l’on puisse dire, c’est que les « Dollardois » aiment la stabilité. Notre maire, Ed Janiszewski, détient le record du west-islandais de longévité en poste : 29 ans. On a même déjà un parc à son nom.
En politique fédérale et provinciale, on a toujours dit qu’ici, un âne en rouge se ferait élire. À la surprise générale, pourtant, la circonscription a embarqué à pieds joints dans la vague orange québécoise et Lysane Blanchette-Lamothe a assez spectaculairement délogé Bernard Patry aux élections de 2011. Ce que je nous souhaite pour la suite, c’est de continuer à faire preuve d’audace, d’un peu plus d’ouverture sur le reste du Québec… et de ne plus nous faire prendre éternellement pour acquis. (Moi, je suis une optimiste obstinée, j’ai bon espoir.)

9- En vrac

– Les meilleurs restos indiens de tout le Québec sont sur Des Sources et environs.
– La 208 est TOUJOURS en retard l’hiver.
– Le Jukebox Burger, c’est un nouveau resto-bar laitier pas mal hot. Leur burger a été élu meilleur de tout le West Island (les O’Burger et le Five Guys livrent une bataille féroce) et ils ont déjà reçu les gars d’Epic Meal Time (d’ailleurs originaires du coin).
– Le Marché de l’Ouest offre fruits et légumes de saison et autres produits fraîchement arrivés ou cuisinés sur place à l’année. Avec le centre Farview, le Plaza Centennial et l’immense épicerie Adonis, c’est aussi un des premiers endroits vers lesquels on se dirige quand on se cherche une job étudiante.
– Il existe ce que j’appelle un accent west-islandais. Pour vous faire une idée, ça sonne un peu comme Justin Trudeau quand il parle en français.
– La force de D.D.O., et du West Island en général, c’est son très fort esprit communautaire.
– Depuis que je suis petite, la partie du Bois-de-Liesse qui est à D.D.O. n’a cessé de rétrécir. J’ai appris récemment que le peu qu’il en restait a été vendu en douce à des promoteurs immobiliers cette année. Soupir…


10- Mon voisin d’à gauche

Jusqu’à cette année, je ne savais pas que mon voisin d’à gauche s’appelait Mike. En fait, j’aurais pu servir cet adorable couple de retraités au Deli de Fairview et je n’aurais reconnu ni lui ni sa femme. Je sais pas pourquoi c’était comme ça. Quand ma famille s’est installée dans notre résidence actuelle en 1997, personne n’a véritablement initié le contact, ni nos voisins, ni nous. Chacun est resté dans sa bulle de timidité. C’est en partie à cause de cette incompréhension mutuelle, je crois, que j’ai longtemps associé West Island et froideur.

Et bien Mike, lui, me connaît un peu. De la fenêtre de son salon, il nous a vus grandir, mon frère, mes sœurs et moi. Il remarquait la voiture de mon ex qui se stationnait tout le temps devant notre maison et a remarqué quand elle a cessé de le faire. Il remarque encore ma voiture à moi, quand je reviens de Québec et que je me revire de bord dans son entrée. Depuis l’année dernière, il me salue; je lui souris. On a commencé à jaser.

Il en a vécu des affaires lui. Ex-champion de waterpolo, il a joué dans des compétitions partout dans le monde, a occupé des postes importants, a connu des tonnes de gens. Il connaît les autres résidents du quartier (une véritable représentation des Nations-Unies, selon ses termes), sait qui est arrivé quand, quels enfants sont partis, lesquels reviennent parfois. Lui et son épouse sont arrivés il y a quarante ans parmi les tout premiers sur notre rue, alors qu’elle n’était qu’un chemin de terre et que la plupart des maisons n’étaient même pas encore en chantier. Il parle avec émotion d’une époque où ses enfants alors tout jeunes avaient plein d’amis dans le quartier et que tous venaient jouer chez eux, dans leur maison qui était toujours ouverte. « Maybe you know that band, it’s called Simple Plan? One of the guys… oh, I have his name on the tip of my tongue! Anyway, he lived in the house right behind yours, you know, the one with the inground pool. He used to play music with my son in our garage. »

Puis, il y a eu le Parti Québécois, la loi 101. C’était tellement triste, me raconte-t-il. Tout le monde est parti. Ottawa, Toronto, New York. Les jobs des parents étaient transférées et personne ne pouvait rien y faire; les enfants pleuraient. « It was never quite the same after that. »

Il dit qu’il n’a jamais choisi le West Island par refus de parler français; au contraire. Il trouve que ceux qu’il appelle encore les French Canadians sont d’une générosité caractéristique. Comme moi, qu’il me dit.

Mike et son épouse, comme bien des couples retraités du coin, visitent régulièrement leurs enfants et amis éparpillés dans les grandes villes nord-américaines. Puis eux, même des années plus tard, reviennent des fois à D.D.O. Comme moi finalement.

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