Champlain

Ok, c’est pas vraiment une ville, c’est un village. Et c’est là que j’ai passé mon enfance, à pester contre la vingtaine de kilomètres qui me séparaient de la Ville («la Ville» désignant l’endroit le plus près où je pouvais trouver un centre commercial).

Pourtant, aujourd’hui, je parcourrais volontiers ces 24.5km à genoux dans la garnotte pour retourner vivre sur l’un de ces terrains pu achetables au bord du fleuve, dans cette charmante localité de 1700 âmes.

1. «Un pied dans l’eau, un pied dans l’bois»

Comme l’indique sa chanson-phare, Champlain est squizé entre terre et mer, le tout séparé par la Main (euphémisme, puisque le village ne compte à peu près qu’une seule rue). D’un côté, le majestueux fleuve St-Laurent, qui fait tripler la valeur des maisons with a view. Une baraque sur le bord de l’eau ou un condo sur le Plateau Mont-Royal, même combat. Si t’es moins friqué, il faut opter pour le côté champ, qui compte néanmoins certains avantages non-négligeables, dont celui de pouvoir piquer le meilleur blé d’inde du Québec drette au fond de ta cour. Avec l’argent que tu vas économiser, tu vas pouvoir te construire un camp (prononcez «campe») dans le bois sur le coteau. À 3km du downtown, c’est considéré comme la banlieue champlainoise. Pis c’est là que le party pogne. On fait la tournée des chalets, à défaut de pouvoir faire la tournée des bars, puisqu’on en a juste un.

2. Champlain de fleurs

Champlain est l’une des plus vieilles localités du Québec et offre aux conducteurs du dimanche l’occasion de ralentir le long du Chemin du Roy pour admirer plus de 200 bâtiments d’intérêt patrimonial, tout en se faisant klaxonner par une filée d’automobilistes impatients. Membre du club sélect de l’association des plus beaux villages du Québec, Champlain a longtemps porté la devise «Champlain de fleur», un judicieux mot d’esprit illustrant les attraits agricoles et horticoles de l’endroit. Le slogan a souvent attiré les railleries des citadins, qui le troquaient sans gêne pour «Champlain de marde». Tssssssttt. Comme disait ma mère,  l’odeur du fumier est un moindre mal à endurer pour faire pousser du bon stock dans les champs. Faque si tu veux manger des fraises juteuses l’été prochain, prends su toé pis respire par la bouche.

3. Champlain d’art aussi

À Champlain comme ailleurs, les églises se vident, et les presbytères aussi. Il y a quelques années, après le décès du curé Clément –Dieu ait son âme- et la déportation des bonnes sœurs qui y restaient, le Comité culturel a fait du presbytère de Champlain une galerie d’art pas mal du tout. Ici, la foi, c’est en nos artistes qu’on l’a. Les bondieuseries, c’est la porte à côté, dans notre belle église classée monument historique national. L’historien du village se plait à dire qu’elle n’est rien de moins qu’une extension du Louvre, puisqu’on peut y trouver des tableaux de Noël-Nicolas Coypel et du Frère Luc. Si, comme moi, vous ignorez de qui il s’agit, un petit googlage rapide vous apprendra que certaines œuvres du premier sont exposées au célèbre musée parisien, et que le deuxième en a décoré les salles du palais. Bon, ok, la comparaison est un peu bancale, mais ça fait une belle histoire, non? Ça sert à ça un historien.

4. T’es un p’tit qui toé?

Dans un petit village, tout est une question d’identité. Chaque Champlainois possède un surnom qui le suit toute sa vie. C’est comme une loi non-écrite. Mon adolescence a été peuplée de Wito, Le Fouet, Bobby, Citron, le String, Bandé, Fof, La Pie, et j’en passe. T’as un nom écrit sur ton baptistère, et un deuxième qui doit probablement être enregistré à la mairie de Champlain et qui représente ta porte d’entrée à la vie sociale du village (N.D.L.R. Si le gymnase de la salle municipale porte le nom de ton grand-père, j’pense que t’as un freepass). Pas de surnom, pas d’invitation aux partys du chalet des Pintal ou des Chartier su l’coteau (j’vous ai bien dit que c’est là que ça se passe). J’imagine que les sobriquets sont tirés d’histoires obscures impliquant ben de la boisson. C’est la seule façon d’expliquer comment un Denis peut devenir un Yvanhoe pour le restant de ses jours.

5. Champlain, featuring

Comme dans tout bon village qui se respecte, on a nos célébrités. Ceux que tout le monde respecte et qui donnent une couleur à notre petite localité. Le plus attachant d’entre eux est assurément Ti-Tom, qui se tient au dépanneur et qui sort seulement son dentier dans les occasions chics, c’est-à-dire les réceptions funéraires à la salle paroissiale. C’est pas des jokes. Ça va mieux pour manger les sandwichs. Y’a aussi l’ancien garagiste Gaston, qui sillonne le village à bord de son kart de golf, malgré l’absence flagrante d’un 18 trous sur le territoire de la MRC des Chenaux. Mais c’est l’fun, grâce à lui on se sent comme sur un camping à l’année. Faut aussi donner une mention spéciale au légendaire Lanteigne qui faisait du wheeling sur des kilomètres à cheval sur son vélo. Il a même inspiré un court-métrage à notre cinéaste local, Simon Laganière.

6. Le roi du quai

Plus fréquenté qu’un rang de fraises en plein mois de juillet ou que le bar du Manoir Antic après une game de notre équipe de baseball locale, les Mariners, le quai du village est, après la salle paroissiale, le lieu de tous les rassemblements. C’est un endroit d’autant plus spécial que 50% des ados y ont fumé leur premier joint, et/ou perdu leur virginité (l’autre moitié ayant fait ça dans le bois, sur l’coteau. Y s’en passe des affaires là-bas!). Alain Barnes, un ancien marin super sympathique qui se promène toujours ben allège et pieds nus, règne sur le quai en roi et maître. Aussi bronzé qu’un candidat d’Occupation Double à force de sillonner les mers à bord de sa chaloupe, il connait le fleuve comme pas un. Il a d’ailleurs été le héros d’une opération saugrenue il y a quelques années, alors qu’il a rescapé un immigré polonais illégal accroché à une bouée au milieu des eaux. Dans certaines versions de l’histoire, on raconte qu’Alain portait alors un déguisement d’Elvis. Yeah.

7. Agrico-pop au propane

Si St-Élie-de-Caxton a son Fred Pellerin, on mise sur nos célèbres Frères Goyette pour mettre Champlain sur la map. Les cinq délicieux personnages possèderaient un studio avec console au gaz propane quelque part sur le coteau. C’est même là qu’ils auraient enregistré la chanson Tabac d’orchestre, tout spécialement pour le numéro d’Urbania à la Ferme. On a aussi d’autres vedettes locales, comme un artiste en art visuel talentueux, un violoneux de l’Orchestre symphonique de Montréal, un vidéaste primé, une professeure de musique qui a déjà passé à La Soirée Canadienne dans les années 70 avec le reste du village, un jeune chanteur lyrique ténor… Pis le plus beau c’est que tout ce beau monde-là est dans ma famille, test ADN à l’appui. La consanguinité aurait apparemment ses avantages.

8. Traditionnelle ou crémeuse?

La majorité des Champlainois a réussi à payer ses études en passant de longues heures à genoux… dans l’champ. On s’est tous déjà fait exploiter à remplir un casseau de quelque chose en échange d’une couple de piasses. Tout champlainois qui se respecte a déjà travaillé sur la ferme des Massicotte, à qui l’on doit la diversification ethnique du village puisqu’ils emploient aussi quelques vaillants Mexicains. La ferme Massibec, c’est la mecque de la coleslaw. D’ailleurs, à voir le ratio de Massicotte dans le bottin téléphonique du village, on commence à croire que les bébés poussent vraiment dans les choux.

9. Fuseau horaire champlainois

Si tu habites au village, pas besoin de t’embarrasser d’une montre, puisque le clocher de l’église est l’un des rares de sa gang à sonner les heures. Au son des six coups de six heures, tu rentres souper à la maison pis ça presse sinon ton bécik se change en citrouille et se ramasse dans le champ de cucurbitacées des Lessard. On a aussi nos propres repères pour mesurer le temps, la température et les saisons. À l’automne, Champlain s’éveille au son des douze qui tirent les canards sur la batture. La corne des paquebots nous prévient des matins brumeux (ou d’un embouteillage sur le chenal), et l’odeur du fumier nous annonce l’arrivée de la fête des mères ou de la rentrée scolaire.  On suit évidemment la saison des récoltes, en plus du calendrier lunaire. Mais disons que ce n’est pas le genre de lunes qu’on peut voir dans le télescope de l’Observatoire de Champlain (l’un des attraits touristiques majeurs de la municipalité, soit dit en passant). Il s’agit plutôt d’un rituel initiatique de la jeunesse champlainoise qui relève davantage de l’histoire de fesses. J’te dis qu’on fait ce qu’on peut pour se distraire quand nos parents veulent pas nous faire un lift pour monter en Ville…

10. Pour les trippeux

Justement, sache que tu n’as pas besoin de monter en ville pour te désennuyer. Je te propose fortement d’inscrire le Trip des tripes à ton agenda estival si tu n’as jamais vu une trentaine de radeaux décorés et patentés sur des chambres à air qui descendent, tous plus péniblement les uns que les autres, le courant. Instauré par Champlain dans les années 80, l’événement a fini par disparaître avant d’être effrontément plagié par le village voisin, Batiscan. On chiale, mais on est ben contents d’y participer pareil en cachette. En saison froide, on organise une soirée de ski de fond au flambeau, mais pour ceux qui préfèrent les affaires moins champêtres, le rallye de brettes Boucan n’a pas son pareil. Sors ton one-piece de skidoo du coffre de cèdre et enfourche ton vieux Bombardier 1973 pour une tournée des municipalités avoisinantes se terminant inévitablement par un sympathique souper spaghetti. Asthmatiques s’abstenir, parce que 170 motoneiges à la limite de la désuétude, ça te pimp un indice de smog dans l’plafond.

Ça te donne le goût d’effectuer ton grand retour à la terre en passant par la Route à Batoche? Viens te bâtir à Champlain; la municipalité offre un montant d’argent pour toute construction neuve. Just saying.

NDLR: Urbania mettant Champlain à l’honneur cette semaine, offre
10% de réduction sur les abonnements à tout résident de la ville!
Écrire à joanie@urbania.ca


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