La tyrannie du clin d’oeil ;)

Billet où il ne sera pas question de l’image qu’imposent les magazines féminins aux pauvres jeunes filles souffrant d’embonpoint.

Pour quelqu’un qui gagne sa vie à aligner les mots de la meilleure façon qu’il soit pour se faire comprendre le plus clairement possible, le clin d’œil, pas le mouvement de paupière, mais le binôme constitué d’un point virgule suivi d’une parenthèse droite, est un aveu d’échec. Il est, au même titre que l’acronyme «lol», le résultat d’une incapacité à communiquer une émotion toute simple comme le rire ou, dans le cas du clin d’œil, une certaine forme de connivence, sans passer par un raccourci clavier.

Plus insultant encore pour ceux dont écrire est la principale activité, comme une image vaut mille mots et encore plus de caractères typographiques, de l’union de «;» et de «)» naît désormais un petit dessin, et dans le pire des cas, un dessin en trois dimensions ou en .gif animé.

J’ai toujours refusé de me résoudre à écrire «lol», même dans les séances de clavardage les plus rigolotes. D’abord, c’est un anglicisme puisqu’il s’agit de l’abréviation de l’expression «laughing out loud», mais surtout, je continue à éprouver de l’affection pour l’interjection «Ah! Ah! Ah!», qui, convenons-en, a fait ses preuves depuis longtemps pour signifier l’hilarité. Déjà que je considère qu’il y a abus de points d’exclamation dès que leur emploi n’est pas grammaticalement justifié, imaginez mon rapport à «lol» et aux phrases qui se terminent par un tsunami de «!!!!!». Comme disait F. Scott Fitzgerald : «An exclamation point is like laughing at your own joke». Conclusion : l’internet est rempli de Peter MacLeod.

J’ai toutefois cédé à ce conservatisme typographique devant la nécessité du clin d’œil, que j’ai, dans un moment de faiblesse, jugé utile, tantôt pour atténuer l’effet d’un courriel en palliant l’absence d’information non verbale propre à la communication électronique, tantôt par paresse, pour éviter d’avoir à expliquer en menus détails la signification précise d’une phrase légèrement baveuse. J’ai tout de même usé du symbole avec parcimonie. Comme dans :

«Merci pour ce dessert des dieux, il valait amplement les 30 minutes de tapis roulant ;)»

Ici, le clin d’œil remplace autant de mots que : «ce n’était vraiment pas nécessaire, ces 450 calories, et c’est un peu de ta faute si j’ai dû me clancher une demi-heure de plus au gym, mais cette verrine de chocolat au caramel m’a néanmoins fait passer un agréable moment».

Vous conviendrez que c’est pratique.

Malgré ça, malgré que j’aie pilé maintes fois sur mon orgueil d’auteure en utilisant l’amalgame graphique ici décrié à des fins d’esthétique sociale, paraît que mes courriels sont encore parmi les plus expéditifs. Genre que si j’étais un de mes courriels, je serais Denise Filiatrault.

Combien de fois ai-je froissé un égo ou semé le doute quant à ma bienveillance ou ma complicité par la simple omission d’un «;-)»? Comme si mon incapacité à m’abaisser à l’écriture vernaculaire de l’ère électronique faisait de moi une sorte d’autiste de l’internet. Comme si l’absence de sourires et autres froncements de sourcils de ma vie virtuelle donnait aux gens l’impression que je n’ai, comme disait ma grand-mère, pas de façons. Comme si la langue écrite, qui s’en était pourtant bien tirée jusque-là, des correspondances de Joséphine aux traités de paix, ne répondait plus à elle seule aux exigences de la bienséance. Comme si la politesse et l’adéquation sociale passaient désormais exclusivement par l’emploi d’onomatopées d’usage tel que «lol».

L’autre jour, j’ai appris que «lol» avait fait son entrée dans le Petit Robert 2013, aux côtés des mots «ambitionner» et «sloche», ainsi que de l’expression «se sucrer le bec». Je n’ai rien contre l’ajout de nouveaux mots à la langue française, surtout quand ils viennent du Québec. J’aurais difficilement pu écrire un livre sur les «dépanneurs», si j’avais été contre l’évolution de la langue.

J’aimerais juste qu’on se questionne sur les raisons qui nous poussent à utiliser des dessins pour écrire et sur la rectitude sociale qui fait en sorte qu’une phrase peut désormais créer un malaise si elle n’est pas ponctuée d’un sourire. Un jour, le mot «arrêt» sera jugé trop dur, et nos rues seront parsemées de pancartes octogonales rouges, sur lesquelles on pourra lire «stp arrête lol ;)». Je vous aurai prévenus.

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