Michael Coghlan

La télé, cette incomprise qu’on regarde de haut

Conversation quelconque autour d’une bière avec des amis d’amis. La musique est un peu forte, l’éclairage un peu faible, les lieux communs et les phrases creuses sont de mises.

Entre deux gorgées, t’échappes une référence au dernier épisode de 19-2, simplement pour te faire répondre d’une expiration empreinte de désespoir : “j’ai pas ça, moi, une télé à la maison”.

Ce que ton interlocuteur te dit, dans toute sa hargne de ponctuer ton idée d’une phrase assassine, c’est qu’il est au-dessus de ça, lui, écouter la télévision. Il ne veut pas te dire qu’il préfère consommer ses émissions sur le net ou via d’autres moyens de streaming, non, lui il veut que tu saches que la télévision il est au-dessus de ça. La boîte à images, c’est pour le petit peuple, la plèbe, les matantes qui se font faire les mèches toutes les semaines à la même heure pour parler des éliminations à Occupation Double. Il est trop occupé à lire des essais, aller au théâtre et courir les festivals de cinéma pour s’attarder au divertissement de la masse. TVA tu dis? TV-y-Ark plutôt.

Ce discours, je le connais parce que j’en étais de cette bande hautaine d’intellos frustrés. Sur les bancs de l’UdeM, en littérature comparée et études cinématographiques, je jouais la carte de la prétention dès que l’occasion se présentait. Qui a gagné Star Académie? M’en criss, j’ai passé une nuit blanche à me taper tous les films d’Herzog avec Klaus Kinski. L’Big dans Loft Story a trompé sa blonde? Pas l’temps de t’écouter, le bootleg du side-project du petit cousin germain du bassiste d’Arcade Fire  m’attend sur mon lecteur MP3 – surtout pas un iPod.

Vous voyez le genre?

Ce que je ne savais pas, à l’époque, c’est que la culture avec un grand C n’exclut pas celle avec un petit p : populaire.

La télévision, c’est une fenêtre ouverte sur le monde. Une locomotive pour la culture d’une incroyable efficacité. Mais c’est aussi un endroit où la bonhomie est à l’honneur et où la facilité et les relations en surface sont valorisées. Un ne vient pas sans l’autre – tout comme le cinéma commercial et le pop-corn de Guzzo font vivre, par la bande, le cinéma d’auteur qu’ils méprisent à peine discrètement. Idem pour le Guide de l’Auto et l’annuel de Ricardo qui financent le dernier recueil de poésie de ta belle-sœur qui vient de finir son certificat en création littéraire.

Ce qui m’agace quand on me dit “je n’ai pas ça, moi, la télé”, c’est le mépris qui se cache derrière. Comme si la télévision était la cause de tout ce qui est répréhensible dans notre société. Grande responsable de l’information formatée et de l’abrutissement des masses.

Mais pourquoi tant de haine? Pourquoi ce sentiment de culpabilité qu’on essaie de m’attribuer dès que j’ose admettre que je laisse ma fille devant le téléviseur à l’occasion? Pourquoi systématiquement mettre de l’avant les mauvais côtés de la télé au lieu des bons? Pourquoi ne pas blâmer l’émetteur du message au lieu d’enterrer le médium utilisé pour le transmettre?

Dans la foulée, on devrait éradiquer tous les journaux parce que le Journal de Montréal consacre sa couverture aux faits divers impliquant Joël Legendre ou Mario Tremblay. Brûler toutes les salles de cinéma au lendemain de la sortie de Hot Dog. Remplacer les théâtres par des épiceries parce que vous avez une dent contre le théâtre d’été de votre région.

J’aime la télévision. J’aime consacrer plusieurs heures de ma semaine au visionnement actif. Pas parce que je n’ai rien de mieux à faire ou parce que j’ai envie d’éteindre mon cerveau. Non, je le fais parce que j’aime ça. Je le fais parce que j’apprends des choses avec ces visionnements, j’élargis mes horizons, je façonne ma perspective. Je le fais aussi avec des livres, le web, du cinéma et même des revues, à l’occasion. Mais j’aime le faire surtout avec la télévision. Mon premier amour.

Mon souhait à long terme, c’est de voir cette tendance de snober la télévision disparaitre. Parce que sans télé, pas de grandes séries sur Netflix pour justifier le choix de ne pas avoir de télé. Pas d’AppleTV non plus et pas grand-chose à streamer. Snober la télé, c’est une proposition vide. La télévision n’abrutit pas les gens – les gens qui produisent des choses bêtes abrutissent les gens. Tout comme les chroniqueurs qui écrivent des choses bêtes abrutissent les gens. Quand Martineau se met un pied dans la bouche, remet-on en question l’action même d’écrire?

Moi je l’aime ma télévision. J’aime qu’elle soit au centre de mon salon, de mes soirées à la maison. J’aime ce qu’elle m’offre, et surtout, ce qu’elle peut m’offrir. Qui plus est, elle est de plus en plus personnalisée, fragmentée selon nos envies. Comment ne pas l’aimer? D’un marathon de recettes de cupcakes à un documentaire épineux sur la découverte de l’Amérique, tout y est, suffit de bien choisir.

C’est comme un régime – au lieu de grignoter du céleri toute la journée, il faut bien s’alimenter pour obtenir de bons résultats à long terme. Sélectionnez judicieusement ce que vous visionnez et ce que vous offrez à voir à vos enfants, l’enrichissement suivra.

La bêtise est humaine – et non télévisuelle.

Ce texte fait partie d’une série sur le monde de la télévision qui se poursuivra jusqu’au gala des Zapettes d’or de C’est juste de la TV, le 10 avril prochain. On vous invite à aller voter pour vos candidats préférés dans les six catégories des Zapettes, la période de vote se termine aujourd’hui!

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