La taverne du mois : bar Sel et Poivre

Aperçu de ce qui fourmille dans ce temple du karaoké.

Auparavant repaire de beuverie entre hommes, en raison d’une loi de Maurice Duplessis qui y interdisait l’accès aux femmes, la mythique taverne québécoise est maintenant considérée comme un lieu plus ou moins salubre dans lequel il fait bon se retrouver pour ingurgiter quelques bocks glacés. Bien au-delà de ce qui la différencie au sens légal d’une brasserie ou d’un bar, la taverne se définit officieusement par son incroyable capacité à figer le passé dans tout ce qu’il a de plus miraculeux : des prix dérisoires, des tables collantes et, surtout, des affiches de bières désuètes en guise de décoration.

Décidés à trouver la plus authentique taverne qui soit, nous poursuivons cette évaluation approximative des plus prodigieux débits de boisson avec le bar Sel et Poivre, institution de karaoké emblématique de la promenade Masson.

AMBIANCE

En marchant sur D’Iberville vers Masson, on apprécie les décombres qui ponctuent la voie. Un accueil digne du Vieux-Rosemont.

Devant la situation, la Ville de Montréal a une approche citoyenne pour le moins agressive.

Cette pancarte publicitaire probablement posée en 1993 suscite grandement notre attention.

C’est avec ébahissement que nous tournons notre regard vers la gauche pour découvrir ce «superbe terrain».

À quelques pas de notre destinée, nous apercevons un serpent tentant d’entrer dans le bar à travers l’air climatisé.

Une technique sournoise et suspicieuse.

La joie se lit dans nos yeux lorsque nous apprenons que l’une des institutions de karaoké les plus réputées à Montréal fête son 40e anniversaire au moment même de notre venue. Les hasards sont parfois émouvants.

Rappelant l’imagerie caractéristique d’un salon de massage (et/ou d’une pochette de Joe Rocca), le néon rouge rosé du bar nous invite sensuellement à pénétrer son antre.

À 19 heures 12 bien approximatives, nous constatons avec une déception palpable que le karaoké n’est pas commencé, même si on est vendredi et que tout le monde aurait pas mal juste ça à faire icitte.

Pour ravaler notre peine, nous dépensons à qui mieux-mieux des sommes importantes dans le jukebox (lire : sept piasses). Les chansons les plus populaires de l’établissement nous donnent une idée de la clientèle : des vieux routiers qui trippent sur les années 1970 pis quelques millenials qui sont nostalgiques de leur tout-inclus de 2015 dans les Caraïbes.

Voici un choix beaucoup plus judicieux.

ALCOOL

La désillusion se lit dans nos yeux lorsque nous jetons un regard furtif mais rigoureux à la sélection de fûts. Inexistants, les coulis de Labatt sont ici remplacés par des produits aristocratiques comme la Belgium Moon et la Heineken.

Devant tant de sacrilèges, nous nous rabattons vers un choix qui est loin d’assouvir nos passions les plus vives : la Molson Canadian.

Le truc pour nous faire avaler la pilule? Un verre à l’effigie d’une bière encore plus insipide.

PRIX DÉRISOIRE

Décidément, le Sel et Poivre a le don de nous faire passer sa bière jaune pisse avec tact. Vendue au prix ridiculement bas de 5,50$, la pinte de Molson Canadian se prend avec un sourire considérable. Le vodka soda à 6,25$ nous apparaît correct, sans plus, tandis que le drink mystérieux à 3,25$ fait figure de bonne aubaine.

Une façon efficace de garder ses pancartes promotionnelles pendant au moins une décennie? Rester flou sur la nature des spéciaux.

Une technique qui devrait grandement intéresser les gestionnaires du superbe bar Chez Serge.

SERVICE

Les premières interactions avec notre serveuse attitrée (lire : la seule employée) se déroulent à la fois sous le signe de la bonhomie et de l’incompréhension. Interrogée sur la teneur des activités prévues pour souligner le 40e anniversaire de l’établissement, la dame à qui on a oublié de demander le nom mais qui s’appelle sûrement Chantal nous informe que l’affiche extérieure est MENSONGÈRE. «Ça doit faire 7 ou 8 ans qu’on a 40 ans», nous lance-t-elle, sourire en coin, soulevant au passage notre incrédulité la plus éparse. «Je pense que, tant qu’à y être, on va garder le panneau jusqu’à notre cinquantième!»

Une petite révolution dans le milieu bien hermétique de l’arrondissement à la dizaine près.

Nous passons ensuite aux choses sérieuses : pourquoi y’a-t-il autant de trophées et de cadres partout dans le bar? «Ce sont principalement les trophées de pool de Michel, le propriétaire», nous apprend-elle. «Ici, le pool, c’est une religion.»

«Il faut s’inscrire en septembre pour participer à la ligue du mardi. Si t’es pas inscrit, tu peux pas rentrer ce soir-là.»

C’est certain que ces trois boys-là sont sur un criss de high en finissant la job le mardi après-midi.

DÉCORATION/MOBILIER

Évidemment, ce sont les plaques vantant les mérites de notre Michel national qui priment sur les murs du Sel et Poivre.

Commencez-vous à comprendre c’est lequel de la gang?

Pour ceux qui doutent encore, voici Michel au naturel, sans aucun maquillage, accompagné d’un homme retraité de 76 ans en vacances.

Le billard prend tellement de place au Sel et Poivre qu’on en vient même à oublier qu’il s’agit aussi d’un temple du karaoké. Ce cadre immortalise à jamais certaines des prestations les plus mémorables, notamment celle du gars en haut à gauche qui chantait fort probablement l’hymne Du rhum, des femmes du bien nommé Soldat Louis.

Ce qui est le fun avec des cadres, c’est que ça donne de la valeur à des photos.

La preuve :

Le moins qu’on puisse dire, c’est que ce bar sait comment maximiser son espace. En plus de ne laisser aucun break aux murs en terme d’espace, le Sel et Poivre mise sur un mobilier pratique. Ainsi placés à proximité, cette machine à sous et ce bouchon de bière géant sur piloti métallique permettent à toute bonne personne polyvalente de perdre son argent bien tranquillement à Tourne et gagne, tout en profitant convenablement de l’ambiance du bar en posant sa bière sur une table.

L’ergonomie à son plein potentiel.

Au lieu d’être juste une affaire dans laquelle on peut se regarder, ce miroir est aussi un menu.

Dans le même ordre d’idées, ce carton ne sert pas «stritement» à réglementer les parties de billard, il sert aussi à faire rigoler la galerie à l’aide d’une bonne petite blague de boules.

Le système d’air climatisé ne fait pas que refroidir la place : il encourage aussi les Canadiens il y a neuf ans.

PROPRETÉ

Après avoir senti les cadres de proche, on peut le dire haut et fort : ce bar ne sent ni le sel ni le poivre. En fait, si son nom devait refléter son odorat, il s’appellerait Poussière et Émanations contrôlées de bière séchée.

Moins accrocheur, mais plus honnête.

TOILETTES

Dans les toilettes, ça ne pue pas, mais il ne serait pas surprenant que l’odeur s’enlise au fur et à mesure que vous approchez votre nez de cette serviette réutilisable.

Combien donneriez-vous de dollars pour ne pas avoir à passer un après-midi complet à nettoyer le dessous de l’évier du Sel et Poivre?

Et combien pour vous sauver d’une job de stérilisation et de peinture sur la porte, le plancher, le calorifère et l’évier?

Conscient que leurs clients pognent en moyenne trois infections virales à chacun de leur passage aux toilettes, le Sel et Poivre se déculpabilise en leur évitant une ITS grâce à ce choix alléchant et bien varié de préservatifs possiblement expirés depuis 1996.

CLIENTÈLE

En ce début de vendredi soir bien tranquille, les clients semblent venir en batch de deux. Aux abords de la table de billard, deux mi-trentenaires au look bohème nous parlent avec un accent français cassé. Plus loin, dans la section des fruits du hasard, deux acolytes retraités se jouent une game de 7 frimés.

Une camaraderie qui fait chaud au cul coeur. 

Au moment même où l’on commençait à se dire que c’était un peu plate, un quarantenaire avenant et généreux dans ses discussions unidirectionnelles commence à nous jaser ça solide en startant une game de pool. «Le pool, c’est des mathématiques. C’est juste des triangles», nous dévoile-t-il. «La preuve : mon père joue presque jamais au pool, mais il est super bon pareil. Sais-tu pourquoi? Parce que c’est un prof de chimie et de mathématique. Y’a rien de compliqué pour lui là-dedans.»

Adepte des vendredis soirs au Sel et Poivre, notamment «parce que les filles de 25-30 ans viennent toutes icitte», Louis se présente comme un joueur de billard aux ambitions modérées. «Moi, je joue juste pour avoir du fun. Je m’en câlisse de perdre quand j’ai pris une bière de trop», nous confie-t-il. «Mais ici, à mon avis, il y a vraiment trop de compétition. Ça devient même stressant… Ils s’en viennent vers 22 heures, vous allez voir.»

«Ils?? Qui???» demandons-nous d’une même voix, un gros point d’interrogation dans face.

«Dany, Dany, Sylvain pis Michel», nous répond-il. «Eux autres, ils savent jouer.»

Le voici au ¾ avec une baguette dans les mains.

Loin de se tanner d’entretenir sa conversation, notre prince de la joute de bar nous raconte son adolescence avec intensité et nous énumère les spectacles rock qui ont marqué cette période charnière : Pearl Jam, Mudhoney, Nirvana, Faith No More avec Mr. Bungle et, surtout, Limp Bizkit, le troisième show le plus violent qu’il a vu après Slipknot et Rage Against The Machine.


Trois citations marquent ensuite nos échanges :

«Ma mère m’a dit : ‘’Tu devrais être plombier!’’ Je lui ai dit : ‘’Va donc chier!’’»

«Le seul conseil valable pour vous les gars, c’est de fourrer le plus de filles possible.»

«Je suis toujours ici, mais je suis jamais là.»

Bref, trois proverbes qu’on aimerait bien retrouver encadrés sur un mur du Sel et Poivre prochainement.

BOUFFE

Carrément vidés de notre énergie, nous cherchons désespérément quelque chose à nous mettre sous la luette. Après de longues recherches, voici ce qu’on trouve.

Un peu tannés d’avoir constamment l’impression qu’il y a un party dans notre bouche, nous supplions la serveuse de nous recommander un resto à faire livrer. «Tu demandes pas ça à la bonne personne, je commande jamais ici… Si je mange, je tombe!» s’exclame-t-elle, nous apprenant qu’elle mange seulement quand elle revient chez elle aux petites heures de matin, de manière à ce qu’elle puisse tomber dans son lit.

Incapable de nous guider, elle nous donne une batch de menus que nous scrutons à la loupe. Du lot, ce restaurant pique notre curiosité par son slogan à l’accent bien placé, qui nous rappelle que c’est toujours un coup de dés de commander dans un resto qu’on connait pas.

Qui ici a déjà osé commander une assiette filet mignon & crevettes papillon dans un restaurant almatois? Si c’est le cas, votre audace est le contraire de Geneviève : elle est sans borne.

À la fois restaurant et logiciel bureautique, le Miramar mérite les coups de crayons qu’on lui porte.

En fin de compte, on reste en terrains connus avec un bon spaghatt et une énorme poutine «À LA ROI».

À notre façon, nous sommes tous des kings de la viande fumée.

RAPPORT À LA TECHNOLOGIE

L’ingéniosité du Sel et Poivre est impressionnante. Au lieu d’acheter 12 télévisions, les proprios ont choisi d’en acheter 3-4, mais de les placer méthodiquement devant plusieurs miroirs, de façon à ce que le plus de clients possibles puissent en profiter.

Le prix Nobel s’en vient.

BILAN DE L’ÉVALUATION

Principalement ivres, nous prenons soin d’écrire sur une napkin le résultat de nos différentes observations. Pour chacun des 10 critères, la taverne bénéficie d’emblée d’un total de cinq points, auxquels sont ajoutés ou retirés des points en fonction des motifs précédemment évoqués.

Bilan de l’évaluation : 77/100

BONUS : Un agencement de chaises ergonomique (+1)

Fred Savard avec le chanteur de My Chemical Romance (-2)

Michel avec ses quatre boys à Vegas (+5)

Karen Corr (-1)

Un cadre avec une citation de Louis (+2)

Finalement, le drink mystérieux à 3,25$ était un Virgin Ceasar (-1)

Note finale :  83%

Classement

Bar des chums : 92 %

Bar de nos aïeux : 86,49%

Poivre et Sel : 83%

Bar Rocky : 81,45%

Gaspé Broue et Funki Munki : 78 %

Bar Dickson et Bienvenu Bar Salon : 77 %

La Chic Régal : 76,5 %

Taverne La-Paz : 76 %

La Remise : 71%

Bar Le Gagnant : 70 %

Brasserie Québécoise 2006 : 66 %

Primetime : 65 %

Bar 99 : 61 %

Bruno Sport Bar : 60%

VV Taverna : 49 %

Idéation et/ou photos : Olivier Boisvert-Magnen, Maxime Desroches, Dyllan Labonté-Morin, Didier Charette et Charlotte Goyer.

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