Marilou Gagnon

La taverne du mois  : bar Dickson

Osons nous aventurer dans ce bar hochelagais on ne peut plus authentique

Auparavant repaire de beuverie entre hommes, en raison d’une loi de Maurice Duplessis qui y interdisait l’accès aux femmes, la mythique taverne québécoise est maintenant considérée comme un lieu plus ou moins salubre dans lequel il fait bon se retrouver pour ingurgiter quelques bocks glacés. Bien au-delà de ce qui la différencie au sens légal d’une brasserie ou d’un bar, la taverne se définit officieusement par son incroyable capacité à figer le passé dans tout ce qu’il a de plus miraculeux : des prix dérisoires, des tables collantes et, surtout, des affiches de bières désuètes en guise de décoration.

Décidés à trouver la plus authentique taverne qui soit, nous poursuivons cette évaluation approximative des plus prodigieux débits de boisson avec le bar Dickson, établissement alcoolisé de la prestigieuse rue Hochelaga.

Photo de couverture : Marilou Gagnon
Photos du texte : Olivier Boisvert-Magnen, Mathieu Aubry et Divan Viril

Décoration / mobilier

En arrivant au coin Hochelaga, nous sommes aussi éberlués que complètement effrayés à la vue de ces décorations DIY.

On se prépare à avoir peur.

Décidément, le bar Dickson a mis le paquet cette année. «Le pire, c’est qu’on s’en est fait voler beaucoup plein», nous dit la serveuse Denise, en poste depuis 25 ans.

Pour le Dickson, trop, c’est mieux que pas assez. Et signe de son ouverture aux autres cultures, les fantômes côtoient les poupées en tchador au plafond.

Profondément authentique, le bar hochelagais mise sur des affiches de bières qui ne sont plus en vente depuis belle lurette.

Autre signe de sa véracité tavernière : une fenêtre fissurée et patchée approximativement avec du scotch tape.

Malheureusement, quelques détails décoratifs altèrent notre expérience, à commencer par ce lustre futuriste qui n’a pas sa place dans un endroit folklorique de la sorte.

Même constat pour ces poignées luxueuses au profil ostentatoire qui mènent à l’espace lounge (lire : salle sombre où seule Denise semble avoir le droit d’aller).

Tout ce qui s’apparente à un speech donné par un coach de vie nous semble fort problématique.

État de fait similaire pour tout ce qui nous rappelle l’existence de la cigarette électronique. À notre sens, cet objet devrait être strictement défendu dans tout établissement de boisson qui se respecte.

Alcool

C’est avec une stupéfaction sans bornes que nous encaissons la nouvelle effroyable : ce bar ne sert pas de bière en fût.

Heureusement, le scandale s’arrête ici, car on peut y déguster une grosse 50 dans un verre soigneusement glacé.

Service 

Aussi sympathique que pas reposante, notre Denise préférée s’illustre avec un service efficace et un langage coloré. Questionnée à savoir si le supposé spécial du 4@7 est toujours en vigueur en ce jeudi soir, elle ne passe pas par quatre chemins.

«C’est de la marde, ça! Y’en a pas de caca 7 icitte!» lance-t-elle, avant de swinguer la pancarte dehors.

«Ben là, ostie…Denise…» lui répond sa patronne, aussi habituée que découragée.

Bouffe

À l’image de ce qu’a probablement consommé la turbulente Denise durant son shift, le menu se limite à une seule chose : des peanuts.

En ce jeudi halloweenesque, quelques saltimbanques ont pris la liberté de commander de la pizz et d’amener leurs propres croustilles. On applaudit l’audace.

Prix dérisoires

Loin d’être aussi cheap qu’il le laisse paraitre, le Dickson mise sur des prix somme toute élevés. Vaut mieux imaginer qu’une bonne portion du prix qu’on paie va directement dans le budget décoratif.

Affamés après quelques heures d’ingurgitation houblonnée, nous nous rabattons vers la machine à arachides cajun qui semble avoir été remplie pour la dernière fois en 1984. Pour 25 sous, cette infime portion échoue à nous “suce-tenter”.

Propreté

Manifestement surpris par l’odeur somme toute neutre de la place, nous sommes ravis de retrouver un peu d’authenticité tavernière en tombant face à face avec ce mur à la fois mauve, poussiéreux, défraîchi et décrissé.

Quelques gommes bien noircies tapissent aussi notre somptueuse table.

Accrochées sur les murs à la bonne franquette, ces poubelles artisanales nous permettent de voir très facilement leur contenu.

Ce ventilateur a été lavé pour la dernière fois lors du dernier refill de peanuts cajun.

Toilettes

D’emblée, cette jolie peinture donne le ton à notre visite urinaire.

Considérant la grandeur des caractères visibles, il serait surprenant que le mot désiré soit bien écrit.

Douce poésie.

Tant qu’à faire du vandalisme, aussi bien s’arranger pour qu’il soit utile.

Toujours rassurant de savoir qu’on n’est jamais à l’abri d’un dégât d’eau.

Cette porte a été nettoyée pour la dernière fois lors du dernier refill de peanuts cajun.

Ambiance

CCR, Europe, Mötley Crüe, Guns N’Roses… La musique choisie par le staff est en tout point remarquable puisqu’elle ne contient aucune chanson issue du troisième millénaire.

Seul hic : la clientèle de saltimbanques s’amuse à casser constamment le party en payant pour mettre de la musique urbaine dans le jukebox. Tout ça donne lieu à des mash-ups intéressants, car Denise met toujours une bonne minute avant de se rendre compte que deux tounes jouent en même temps.

La voici d’ailleurs en plein rush à essayer de baisser le son de November Rain.

Les speakers amovibles, les télés non-fonctionnelles, l’installation temporaire du système de son, les fils électriques placés n’importe comment… Tout nous laisse croire que l’appareillage de la place est sur le bord de se ramasser au pawn shop.

Tel qu’aperçu sur la photo ci-dessus, le Dickson mise sur des jeux de bar qui altèrent l’ambiance tavernière habituelle. À notre humble avis, les cinq stations ludiques de la place (pinball de chasse à l’orignal, machine à toutous, table de babyfoot, cible de dards et table de pool) distraient les clients des deux seules activités acceptables dans un débit de boisson : boire et aller aux toilettes.

On aurait tous aimé être à ce tournoi de langage de programmation web.

Autrement, on apprécie tout particulièrement deux détails : le thermostat à 28 degrés qui nous force à toujours boire plus et l’éclairage sombre qui permet aux clients de boire dans l’anonymat le plus total.

Clientèle

Même si on ne voit presque rien à part des accoutrements déglingués, on apprécie l’énergie générale de cette soirée festive et bruyante.

En faisant le tour du proprio, on comprend qu’en général, ça brasse de façon pas mal plus virulente au Dickson. En plus de la fenêtre cassée à l’entrée, cette affiche nous laisse croire qu’il y a déjà eu plusieurs joueurs contrariés par leur dépendance au hasard.

Rapport à la technologie

Nous avons cru bon élargir l’utilité et la signifiance de ce dernier critère, auparavant nommé «mode de paiement», afin qu’il englobe l’ensemble du rapport que l’établissement entretient avec les nouvelles technologies. À notre sens, ces dernières devraient être repoussées du revers de la main par toute taverne digne de ce nom.

À ce sujet, le Dickson s’illustre avec grandiloquence. «On prend pas la carte de débile ici!!» nous lance Denise, avant de nous informer qu’il «y’a pas d’internaute non plus». «On reçoit des lettres, mais on les lit pas parce qu’on est disnetflix

Bilan de l’évaluation

Confortablement ivres, nous prenons soin d’écrire sur une napkin souillée le résultat de nos différentes observations. Pour chacun des 10 critères, la taverne bénéficie d’emblée d’un total de cinq points, auxquels sont ajoutés ou retirés des points en fonction des motifs précédemment évoqués.

Résultat provisoire : 67/100

ÉVALUATION

BONUS : une horloge Corvette (+1)

Une simili boule disco accrochée avec un tie wrap (+1)

Une table fendue (+1)

Une enseigne qui change de couleur (-1)

Ce mannequin qui ressemble à une bonne partie des clients (+1)

Une couche de peinture posée avec grande délicatesse (+1)

Sels de bain + TABARNAK (+3)

Trois photos mémorables accrochées au babillard (+3)

Note finale : 77%

Classement

  1. Bar Dickson : 77%
  2. Taverne La-Paz : 76%
  3. Bar 99 : 61%
  4. VV Taverna : 49%

Du même auteur

Vous n'allez pas rester là sans rien dire ?
Faites-vous entendre...

mode_comment Afficher les commentaires keyboard_arrow_down keyboard_arrow_up