Marilou Gagnon

La taverne du mois : bar 99

« Tables collantes, bière en fût à prix ridicule, ce joyau hochelagais reste fidèle à sa réputation. »

Auparavant repaire de beuverie entre hommes, en raison d’une loi de Maurice Duplessis qui y interdisait l’accès aux femmes, la mythique taverne québécoise est maintenant considérée comme un lieu plus ou moins salubre dans lequel il fait bon se retrouver pour ingurgiter quelques bocks glacés. Bien au-delà de ce qui la différencie au sens légal d’une brasserie ou d’un bar, la taverne se définit officieusement par son incroyable capacité à figer le passé dans tout ce qu’il a de plus miraculeux: des prix dérisoires, des tables collantes et, surtout, des affiches de bières désuètes en guise de décoration.

Commençons cette évaluation approximative des débits de boisson les plus prodigieux de Montréal et ses environs avec l’élégant bar 99, joyau hochelagais de premier ordre.

D’abord, il faut l’avouer: notre premier choix pour cette amorce houblonnée était l’intraitable Pub Maisonneuve. Une fois sur place, nous trouvons toutefois porte close et un voisin informé nous confirme l’impensable: cet établissement phare du nightlife hochelagais est maintenant fermé de façon définitive.

Désespérés, nous faisons le tour du palace pour tenter de comprendre l’incompréhensible. Sur notre chemin, cette affichette présente une nouvelle règlementation qui, à elle seule, a dû faire fuir bien des clients.  

Tout aussi classique que le regretté Maisonneuve, le bar 99 se trouve à proximité. Nous y entrons avec bonhomie, heureux d’amorcer notre évaluation dans un lobby aussi accueillant que prometteur.

Alcool

Premier critère à évaluer en raison de son importance capitale: l’alcool.

Dans le cas d’une taverne sportive de haut vol comme celle-ci, on recherche d’emblée une bière familière et renommée comme la Laurentide ou la O’Keefe. À cet effet, le 99 fait piètre figure avec sa sélection de breuvages un peu trop audacieuse, constituée de Belgian Moon, de Heineken et, malheureusement, de IPA.

Heureusement, la serveuse nous propose une bonne Labatt 50 en bouteille, ce qui nous réconcilie avec la vie. Longuement interrogée, elle nous avoue aussi qu’elle ne prépare aucun cocktail avec plus de deux ingrédients. Nous apprécions grandement cette information, car la mixologie est un fléau que nous devons combattre quotidiennement.

Mais comme une bonne nouvelle n’arrive jamais seule, imaginez deux. On se prépare donc au pire…. et avec raison!


À notre sens, une taverne avec du Sour Puss est tout à fait inacceptable, car cette boisson ridicule, intimement associée à la vie étudiante du cégep de Sainte-Thérèse, contrevient à l’essence même de l’endroit.

Bref, passons au prochain critère.

Prix

En termes de prix inchangés depuis les années 1980, difficile de faire mieux qu’au bar 99. En tout temps, on peut y déguster un merveilleux bock en fût au coût de 2,50$.

Même constat d’excellence pour ce qui est du jukebox. Pour pas vraiment plus qu’une piasse, vous pouvez vous payer un solide medley de Marjo, Gerry Boulet, Offenbach et Corbeau. À ce prix-là, la diversité n’aura jamais eu aussi bon goût.

Service

Comme cette photo le montre avec précision, les bocks servis ont été soigneusement soumis à une longue période de congélation. Une qualité que nous applaudissons à tout rompre.

Sans doute débordée en raison de l’affluence record de ce soir (on parle d’un gros total d’une seule cliente en deux heures), notre serveuse s’exécute de façon inconstante, ce qui jure avec les performances phénoménales des taverniers de l’époque qui servaient bière sur bière à leurs clients, sans même leur demander leur avis.

Décoration / mobilier

Plus fidèle aux traditions de la taverne, la décoration nous émeut, notamment en raison de ses affiches motorisées et de ses bannières métalliques poussiéreuses à l’effigie de breuvages alcoolisés.

Toute taverne qui se respecte se doit d’encourager le sport national. Chapeau à cette serviette bleu blanc rouge qui nous surplombe.

En sortant prendre le soleil pour des raisons qui nous appartiennent, nous remarquons la qualité du lettrage ornant l’établissement. Évidemment, cette audacieuse lacune aura comme conséquence d’augmenter le pointage final de notre évaluation.

En réintégrant l’antre, nous poussons cette porte grugée et/ou ravagée. À travers elles, les trépidantes histoires nocturnes du bar 99 se racontent.

En montant au premier palier, nous découvrons une table de billard. Si, avec les années, ce sport typique du bar salon québécois a su prouver sa légitimité, il va sans dire qu’il restera toujours une source de plaisir capable de nous distraire de la seule activité qu’on est supposé faire dans une taverne: boire.

Rappelons-nous-en la prochaine fois que la tentation du jeu viendra.

Propreté

Sur ce plan, le bar 99 fait extrêmement bonne figure. Collantes à souhait, les tables transpirent la bière.

Il ne faut pas se fier aux apparences, car derrière leur apparat teinté, les fenêtres cachent de multiples traces de mains sales jamais lavées.

À peu près aussi nombreuses que les clients, les mouches sont accueillies chaleureusement. Pendant notre passage, une mouche nous accompagne avec assiduité et se fond éventuellement au décor.

Toilettes

Les attentes sont élevées pour cette pause pipi des plus méritées. Juste avant de traverser la porte du soulagement, nous apercevons un écriteau des plus louches qui, par le simple fait de sa présence, laisse entrevoir le fait qu’il y a encore pas mal de contrevenants.

C’est donc avec une absence de stupéfaction que nous trouvons un mégot au beau milieu de l’urinoir, converti en cendrier spécialement pour l’occasion.

Autrement, la peinture de cette pièce urinaire s’agence plutôt bien avec son odeur dégueulasse.

Pour remédier à toutes ces émanations, quoi de mieux que ce bon vieux savon rose à l’odeur de décapant?

Clientèle

Les piliers de taverne sont tout particulièrement inexistants en cette soirée aux divers rebondissements. Au fil de nos discussions près du bar, nous comprenons finalement que la seule supposée cliente aperçue en deux heures est une employée en congé, sans doute venue soutenir moralement son amie pendant son interminable shift de 10 heures.

Un bel exemple de solidarité.

Bouffe

En regardant de près la devanture, on peut avoir un aperçu de la grande gastronomie qui nous attend.

Or, à l’intérieur, la cuisine semble fonctionner à peu près aussi bien que la carrière de Steeve Diamond.

La serveuse nous confirme ce dont on se doutait: l’époque de la grande cuisine au bar 99 est maintenant révolue. Exit également l’œuf dans le vinaigre, la langue de porc et autres habitués culinaires du faste monde des tavernes, le commerce ne sert que de plates croustilles.

D’ailleurs, d’ici quelques jours, le rack devrait s’être décidé à calisser son camp à terre.

Ambiance

Au 99, c’est le rock et/ou le sport qui s’impose, ce qui clash fortement avec la face lisse à Alexandre Barrette que l’on a pu voir dans les téléviseurs à notre entrée. Hasardeux, le choix de canal (V) gagnerait à être révisé, considérant qu’à l’époque des tavernes, on avait seulement le choix entre le 2 ou le 10.

Au-delà de ces manifestations culturelles, il nous est difficile d’évaluer ce critère bien général qu’est l’ambiance, considérant que la clientèle s’avère absente, au mieux illusoire.

Au point culminant de notre soirée, l’endroit avait l’air de ça.

Mode de paiement

Au moment de payer, nous sommes heureux d’apprendre que le bar n’accepte que l’argent comptant, signe d’une authenticité à toute épreuve qui rejette du revers de la main les nouvelles technologiques.

Au comptoir ATM, nous apprécions aussi que l’écran nous montre des billets de banque retirés de la circulation depuis belle lurette.

Bilan de l’évaluation

Juste assez ivres, nous prenons soin d’écrire sur une napkin le résultat de nos différentes observations. Pour chacun des 10 critères, la taverne bénéficie d’emblée d’un total de cinq points, auxquels sont ajoutés ou retirés des points en fonction des motifs précédemment évoqués. Exceptionnellement, le critère «clientèle» est retiré du total final sur 100, car (on le rappelle) aucun client n’a été aperçu.

Résultat provisoire : 56/90 = 62%

BONUS: une ampoule dévissée (+1)

Une boîte mystérieuse soigneusement placée dans une trappe toute aussi mystérieuse (+1)

Un superbe agencement mural (+1)

Des lumières LED (-1)

Une porte à la propreté effarante (+1)

Une visse et des bouts de vitre aux abords de l’entrée (+1)

Un accès wi-fi fonctionnel (-5)

Note finale : 61%

Bref, le bar 99 est à la hauteur de sa réputation. Petit conseil : allez-y au coucher du soleil afin de voir sa devanture se dévoiler sous un tout autre jour, plus complet.

Texte et photos en collaboration avec Divan Viril

Pour lire un autre texte d’Olivier Boisvert-Magnen: «En visite au salon du commerce franchisé: platitude honnête».

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