La ruée vers le geek

Au moment où le sou noir disparaît, le dollar nerd, lui, prend de la valeur…

J’aurais voulu m’étendre sur toute la science-fiction derrière les récentes inquisitions de l’OQLF, mais je l’ai finalement fait ce week-end – et en anglais en plus, désolé! – pour un autre site auquel je collabore.

J’aurais aussi exprimé tout mon malaise devant la controversée réforme de l’assurance-emploi et, surtout, mon navrement devant l’indignation plutôt tiède de la population par rapport à celle-ci (sommes-nous éreintés par l’engagement entourant le Printemps Érable, est-ce parce que la cause ne serait pas assez « séduisante »?), mais tout ce qui me venait en tête étaient des questions, des jurons, puis des questions ponctuées de jurons (oh et, petite primeur, Urbania prépare justement une série de billets qui aborderont le sujet. Patience!). Bref, rien de très constructif.

Et si on parlait de geeks à la place? Me semble que ça s’prend mieux un lundi matin…

Éternelle tête de turc de la pop culture, le geek s’est rebiffé au cours des dernières années, sa valeur monétaire étant de plus en plus appréciée. Autrefois réservé qu’à la gent à lunettes (pour reprendre une tonne de clichés), les conventions liées aux comic books et autres arts et divertissements du genre se sont multipliées à travers le monde, et les plus en vogue du lot sont aujourd’hui courues par les nerds, bien sûr, mais aussi le grand public ainsi que les bonzes du showbusiness (en 2009, par exemple, James Cameron présentait un extrait exclusif de son fameux Avatar au Comic Con de San Diego).

Comme ce si ce n’était pas assez, le septième art à saveur geek (le succès de la récente trilogie des aventures de Batman en témoigne) tout comme la télévision (The Walking Dead est inspiré d’une série BD, Game Of Thrones est une adaptation de livre de fantaisie, The Big Bang Theory est un sitcom – aussi mauvais que populaire – qui tourne autour des tribulations d’une bande de nerds) n’y échappent pas.

Par la barbe d’Odin, que s’est-il passé!?

« Y’a plusieurs raisons pour expliquer cette montée en popularité, mais parmi celles-ci, notons le fait que la masse a découvert toute la substance derrière », fait valoir Benoit Mercier, chroniqueur pour Bande à part, M. Net et, surtout, animateur des Mystérieux Étonnants, un podcast sur la culture pop qui est également diffusée sur CHOQ.FM, la radio de l’UQAM, et qui soulignera ce soir sa 300e édition. « Tu parlais de Game Of Thrones et de la trilogie Batman de Christopher Nolan… en plus d’être “geek” ou “fantaisiste”, ça demeure des séries et des films aussi inspirés qu’intelligents et la pop culture est traversée d’oeuvres qui sont tout ça – autant au cinéma que dans les jeux vidéo – en plus d’être divertissantes. »

Plus tard, Mercier pointera aussi un changement de paradigme au sein du divertissement de masse – « au cours des années 80 et 90, les muscles étaient mis de l’avant. Aujourd’hui, c’est plus diversifié. Big Bang Theory y’a 10 ans, ça n’aurait pas été produit » ou ça aurait été beaucoup plus caricatural, la série de comédies lubriques Revenge Of The Nerds en témoigne. « Et peut-être que la qualité est meilleure aujourd’hui », glissera-t-il. « D’où le boom collectif. Je crois que tout le monde a un petit côté geek, mais c’est de bon ton de le mettre de l’avant, maintenant. »

Mais considérant les millions de dollars qu’elle rapporte et la myriade d’oeuvres, produits et d’emplois qui y sont associés, est-ce que la culture geek aurait rejoint les hipsters au sein des communautés plus-en-masse-qu’alternatives? Est-ce que le nerd aurait finalement mis K.O. le fameux quart-arrière? Benoit en doute. « Le fait que tu te poses la question montre bien que c’est toujours “curieux” ou “en marge”. On y jette toujours un regard méprisant », prône-t-il, avant de donner un exemple récent. « J’ai mis en ligne un lien menant au site d’un fan de trains qui a construit une réplique d’un wagon Via Rail dans sa cave. Quelqu’un a lancé un commentaire voulant que le gars n’avait pas d’vie. Pourquoi donc? Est-ce une déviance? On dirait que lorsqu’un hobby est le moindrement lié à l’enfance – ce qui arrive souvent au sein de la culture geek -, c’est automatiquement désaxé. Bref, y’a encore du chemin à faire. »

Ce chemin, Mercier et ses collaborateurs – Simon Chénier (aperçu au sein de l’excellent groupe post-rock Vidéoville), Yoann-Karl Whissel (réalisateur appartenant au collectif Roadkill Superstars), Francis Ouellette (qui tient également la barre de l’émission de cinéma Le Septième Antiquaire, aussi diffusée sur CHOQ.FM) et Maxime Sauriol (qui signe aussi des billets sur le blogue de Z Télé) – l’arpentent depuis sept années.

Bien que confiné à un médium – la baladodiffusion – qui tarde toujours à percer au Québec, de plus en plus de gens y porte attention, dont l’auteur Patrick Senécal et Yves Corbeil qui, à ce jour, demeurent parmi les invités mémorables de l’équipe. « Tu le sens au début de l’entrevue qu’il semble sur ses gardes – il nous a dit plus tard qu’il n’était pas sûr qu’il viendrait -, puis au fil de l’entrevue, je crois qu’il s’est laissé séduire par notre enthousiasme et le sérieux de nos questions », se rappelle l’animateur en revenant sur l’épisode enregistré en compagnie de Corbeil qui, mine de rien, a notamment marqué la culture geek locale en prêtant sa voix au vilain Mister Freeze dans l’oubliable Batman & Robin. « On ne s’est pas limité qu’à Peau de banane ou La roue chanceuse, disons. »

Ainsi, l’intérêt est bel et bien présent. Tout comme le contenu, d’ailleurs.

Le festival Fantasia, par exemple est rapidement devenu un incontournable du cinéma de genre, tout comme Spasm et, comme Mercier le mentionnait dans un entretien précédent, « Yanick Paquette, un dessinateur québécois, a autant prêté sa plume à Batman qu’à Wolverine et Patrice Désilets, un gars de St-Jean-sur-Richelieu, a créé les jeux vidéo Prince of Persia : The Sands Of Time, Metal Gear Solid 4 et Assassin’s Creed » sont d’autres bons exemples. Bref, le Québec est un terreau fertile en plus de s’imposer comme plaque tournante dans le monde des jeux vidéo, mais la question demeure : pourquoi la culture geek livrée à la sauce québécoise est toujours confinée à des chroniques ici et là, ou encore, à des émissions diffusées sur des plateformes plutôt méconnues? « J’ai tâté le terrain auprès de certaines personnes, juste pour voir, note Mercier, et on me répond toujours que cette sphère-là est trop précise pour intéresser assez de gens. Pourtant, on a droit à plusieurs émissions de cuisine et des shows de pêche! »

Alors que certains attendent une tribune grand public pour la geekitude, d’autres en tirent un profit.

Croyez-moi, ça fait mal : l’impact geek sur le Nacho Libre

Copropriétaire et actionnaire du Nacho Libre, Anthoni Jodoin a contribué au second souffle de l’établissement ouvert il y a quatre ans en y insufflant une âme geek tout en s’occupant de son marketing et de ses réseaux sociaux. « La semaine que j’achetais mes parts dans le Nacho, j’achetais aussi de vieilles consoles Sega et Nintendo pour celui-ci », se rappelle le promoteur actif au sein du nightlife montréalais depuis des années.

Ainsi, Anthoni a amenagé un coin jeux vidéo rétro au fond du bar il y a un an et demi. Puis, le Nacho Libre s’est mis à diffuser des extraits de matchs de lutte et de films d’action des années 80 aussi virils que moustachus sur ses téléviseurs en plus d’organiser des tournois pour gamers. « Et ça nous a apporté beaucoup de nouveaux clients. C’est quand même logique. Beaucoup de mes amis et de clients de mon âge se reconnaissent là-dedans », lancera-t-il, visiblement fier, avant d’ajouter que le Libre vient justement de connaître une année record.

Jodoin se défend toutefois de surfer la vague geek. « C’est vraiment des trucs ancrés en moi depuis mon enfance », confie-t-il.  « Et, plus jeune, je me disais que si, un jour, j’avais mon propre commerce, j’allais afficher ça. » Les efforts déployés en ligne sont particulièrement éloquents. Plutôt que de se contenter d’afficher les spéciaux sur les réseaux sociaux du Nacho Libre, Jodoin va jusqu’à mettre en ligne des captures d’écrans de classiques des jeux vidéo à la Legend Of Zelda qui sont trafiquées de façon humoristique. « Ça ne rejoint pas tout le monde, mais ceux que ça interpelle, ça les touche en crisse, à défaut d’un meilleur adjectif! », s’exclame-t-il avant d’éclater de rire.

Ce genre d’attentions particulières a également aidé le bar à se distinguer, selon le principal intéressé. « Avant, cette place-là n’avait pratiquement pas de présence web et dépendait essentiellement du bouche à oreille. Dans un milieu aussi compétitif, ça ne suffisait pas. Il fallait se démarquer, affirme-t-il, et le côté geek et un peu nostalgique de l’endroit attirent des curieux qui finissent par adopter le bar pour cet aspect-là, mais également pour la bouffe et l’ambiance. »

Le succès est tel que l’équipe derrière le Nacho Libre prévoit ouvrir une seconde succursale dans Hochelaga-Maisonneuve. Encore une fois, le clin d’oeil à la culture nerd sera de mise, notamment pour son penchant pour le cinéma des années 80. « Il pourrait s’appeler le Nacho Libre 2 : La vengeance », conclut Jodoin.

Malgré l’exploit derrière la 300e édition des Mystérieux Étonnants, Benoit Mercier garde le cap et ne semble pas vouloir ralentir – il planche d’ailleurs sur une nouvelle mouture du site web lié à sa baladodiffusion -, ni nécessairement voir ailleurs. « 300 épisodes plus tard, j’ai toujours l’impression qu’on a gratté que la surface et, justement, le fait que le podcasting n’est pas aussi formaté que les médias traditionnels nous permet d’approfondir davantage. Je demeure donc motivé, mais ceci étant dit, si quelqu’un était tenté de produire Les Mystérieux Étonnants sur une chaîne grand public, c’est clair que je tendrai l’oreille! »

Le 300e épisode des Mystérieux Étonnants sera diffusé ce soir, dès 17h, sur CHOQ.FM. Il sera téléchargeable par la suite. Détails sur mysterieuxetonnants.com. Le Nacho Libre est situé au 913 Beaubien Est. Détails sur vivanacholibre.com Pour me jaser de trucs geek sur Twitter : @andredesorel

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