Benjamin Parinaud

La Poutine au Canada : premier arrêt, Frenchies Diner

Ça ressemble à quoi, de la poutine canadienne ?

Ces dernières années, la poutine est passée au Canada anglais du stade de « mets étranger » à celui de « repas national ». Elle y est maintenant source de fierté culinaire, comme le prouvent les mèmes à cet effet, elle se retrouve sur le menu de Tim Hortons, emblème canadien du fast-food, et elle fera l’objet d’un tout premier festival à Toronto, du 24 au 27 mai. Comment expliquer ce changement subit à l’ouest de Rigaud? Est-ce que la poutine est un mets canadien ou québécois? Est-ce qu’il faut considérer ce nouvel engouement comme une forme d’appropriation culturelle? Question de ne pas réfléchir à toutes ces profondes questions l’estomac vide, Kéven Breton s’est rendu à Vancouver pour partager trois poutines avec des restaurateurs passionnés de frites, de gravy et de crottes de fromage. Premier arrêt : Frenchies Dinner

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Le Frenchies Diner est proprement situé, à quelques pas de la rue Québec, dans un quartier du sud de Vancouver. Michel, originaire de Shawinigan, vient nous ouvrir la porte de son petit établissement, qui loge au maximum 50 clients.

Michel habite Vancouver depuis qu’il a 14 ans. Pourquoi avoir décidé de quitter le Québec pour s’établir ici?

« Je ne voulais pas devenir fermier » comme le laissait présager son héritage familier, répond-il. Et dans ses bagages, il a voulu amener une partie de la culture québécoise.

Passionné d’arts – comme en témoignent les nombreux tableaux sur les murs de son resto –, Michel n’a pas ouvert un restaurant en premier lieu, lorsqu’il est arrivé à Vancouver. Non, il a commencé par ouvrir une galerie, où les talents artistiques du Québec étaient mis en valeur. Ont suivi deux restos.

« Ça a duré quelques années, ça marchait bien, mais j’étais trop fatigué. Au début, j’avais deux restaurants et une galerie à gérer. C’était trop. J’ai dû fermer la galerie et j’ai gardé un seul resto. »

Sous la même enseigne ouverte depuis 17 ans – et malgré quelques déménagements – Frenchies Diner profite d’un bon lot d’habitués amateurs de poutines. « On sert à peu près 100 à 150 poutines quotidiennement, dont plusieurs à des clients qui reviennent chaque jour », de m’avouer le propriétaire qui se retrouve aussi parfois derrière les fourneaux.

«On sert à peu près 100 à 150 poutines quotidiennement, dont plusieurs à des clients qui reviennent chaque jour.»

« Je cuisine des fois. On passe de huit à dix à huit employés. C’est familial, comme restaurant. On garde ça à petite échelle, ça nous permet de servir des repas authentiques »

Parce que Frenchies Diner, comme son nom l’indique, offre toutes sortes de repas typiquement canadiens-français. De la poutine, oui, mais également du creton, de la tourtière, du pâté chinois, du smoked-meat… tout pour se rappeler l’odeur des cuisines du Québec.

Le secret d’une bonne poutine

Michel ne jure que par une chose : l’authenticité. Pour lui, même s’il qualifie la poutine de mets canadien, il est primordial que les ingrédients proviennent exclusivement du Québec, même les épices. « Le gravy vient de Québec, et j’y ajoute un petit ingrédient spécial, une recette de ma grand-mère… »

Un ingrédient secret? « Oui, je veux pas te le dire et que ça se retrouve dans les journaux. C’est ce qui fait l’unicité de notre sauce! »

Si le fromage et la sauce sont importants, Michel porte une attention particulière à ses frites :

« Nos patates sont coupées à la main. Pour faire des bonnes frites, il faut passer par un processus bien spécifique, où on laisse refroidir au frigo les patates dans de l’eau salée, puis on les blanchit, et on les laisse refroidir une seconde fois. C’est ce qui leur donne leur petit côté croquant. Pas comme les patates molles de nos compétiteurs! »

Pis effectivement, leurs frites sont bonnes en maudit.

L’autre erreur à ne pas commettre, c’est de moyenner sur l’achat des épices : « Si tu veux un goût authentique du Québec, il faut que tes épices viennent de là-bas. Ici, les restaurateurs achètent les épices du coin, parce que c’est moins cher. Nous, on ne fait pas de compromis sur le goût. »

Et sa poutine préférée? « On a seize sortes de poutine. Je suis French Canadian, j’aime bien le steak haché… le steak haché avec onions, je dirais que c’est ma préférée. »

Est-ce qu’on peut mettre n’importe quoi sur une poutine? « Non, pas de poisson. Ça, c’est un non pour moi. On peut essayer bien des choses, mais des crevettes? Du caviar? Please, no! »

La poutine à Vancouver

Le propriétaire reconnaît que la poutine a connu une augmentation de popularité ces dernières années, mais à l’inverse des autres restaurateurs qui nous ont accueillis, il n’identifie pas un moment en particulier qui a déclenché cet engouement soudain.

Un peu comme à Montréal, il est difficile de faire vivre un restaurant à Vancouver. « Le marché est saturé. Il y en a trop. Si plusieurs restos ouvrent et ferment, c’est qu’ils n’arrivent pas à se trouver une niche. Les sushis  sont à la mode? On va ouvrir une place à sushis. On se retrouve entouré de places à sushis. Il faut trouver une manière de se démarquer.»

«D’autres restaurants vont essayer de tout couvrir et de plaire à tout le monde. On voit le mot ‘’poutine’’ ajouté sur à peu près toutes les vitrines des restaurants. C’est une version de leur poutine, mais c’est pas la recette originale du Québec qu’ils offrent. Et après les grandes franchises essayent de suivre la parade, mais leurs frites sont congelées… c’est inconciliable, offrir une poutine authentique et la distribuer massivement.»

Québécois ou Canadien?

La question qui brûle toutes nos lèvres enduites de sauce brune : c’est-tu un repas québécois ou canadien, à ses yeux?

«Je dirais que ce fut d’abord un plat québécois, mais maintenant c’est international. On vend de la poutine partout, et il faut donner le mérite aux Québécois d’avoir fait connaître ce plat en Russie, à New York, à Dubaï…»

«Je dirais que ce fut d’abord un plat québécois, mais maintenant c’est international.»

Je reformule : est-ce que sur le menu ou ailleurs, on devrait le présenter comme un plat québécois ou canadien? «Même si ça été inventé au Québec, on a tendance à le présenter comme un repas canadien parce que les touristes allemands, australiens… qui viennent ici et qui veulent essayer la poutine, ils l’associent au Canada, pas au Québec. Dans la tête de bien des gens, c’est plus facile à publiciser comme ça, je suppose».

«Mais moi, je fais pas de publicité. Ma poutine, c’est ma publicité. Les gens essayent, comprennent que c’est la meilleure poutine, et en parlent à leurs amis.»

Du bouche-à-oreille-à-bouche, bref.

La suite : la semaine prochaine, alors qu’on goûte aux «frites molles» de son compétiteur (qui sont pas mal bonnes, en vérité!)

Crédits photo: Benjamin Parinaud

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