.jpg.webp)
Mes sens se remettent à peine des milliers de tutus à paillettes, de moteurs qui vrombissent et de bas résille fluorescents enfilés sous des strings qu’ils ont absorbés le mois dernier. J’étais à Rio de Janeiro pour le carnaval, alors que la ville de plages et de montagnes ondulantes me gavait de voix murmurées, de bossa-nova et de fêtes (blocos) se déployant en simultanée.
Mais là-bas, j’ai aussi découvert qu’en marge des célébrations extravagantes d’Ipanema ou du chic quartier de Leblon, un autre volet très à la mode, et très voyeur, de l’offre touristique de Rio se développe aux marges de la ville : le tourisme de la pauvreté.
Depuis plusieurs années, des entreprises comme Gray Line Brazil ou Jeep Tour Rio organisent des visites de Rocinha, la plus grande comunidade de la ville. Les entreprises utilisent toutefois le mot favela, bidonville en français, une expression bien connue à l’international et critiquée par une partie de la population locale pour son aspect stigmatisant.
Bref, pour la modique somme d’environ 70 $ canadien, on obtient une place dans une van pouvant transporter de huit à quinze personnes (ou un Jeep, si on paie plus cher). Une fois installé.e, on profite d’une expérience exotique de pauvreté dans ce qui a tous les airs d’un safari humain, où on peut photographier des personnes qui gagnent en moyenne moins de 500 $ par mois ou se sentir vivant.e grâce aux rumeurs de violence et de raids policiers ayant fait plusieurs morts au cours de la dernière année, incluant une touriste espagnole, morte abattue par un policier.
Malgré les risques, l’engouement envers Rocinha est loin de s’essouffler.
https://www.instagram.com/p/DVwPVooCijv/
Dans ces vidéos filmées par drone au coût de 65 $, la même formule se répète : sur des rythmes brésiliens euphoriques, des gens franchissent une porte rouillée avant de défiler jusqu’à une vieille chaise où ils s’assoient pour poser. Ensuite, le drone s’élève pour révéler une époustouflante densité de bâtiments nichés entre mer et montagne.
Et les gens sont prêts à attendre longtemps pour obtenir leur vidéo. Le président de l’Office de tourisme du Brésil a lui-même dû attendre en file deux heures avant d’accéder au rooftop.
Pour ce qui est de Rocinha, l’Observatoire du tourisme carioca y a comptabilisé 41 852 visiteurs pour le mois de janvier 2026 seulement, une hausse de 37 % par rapport au même mois de l’année précédente et de 97 % par rapport à janvier 2024.
Pour expliquer le succès, certains évoquent la fête et le désir qu’ont les gens de se détendre, et de vivre des expériences sociales riches, intenses, profondes, en contexte de désillusion économique.
Mais Porta do Céu et les tours en Jeep s’inscrivent dans une mise en récit plus large de la pauvreté qui transforme des endroits en décors à commercialiser.
L’authenticité et le street cred y sont réduits en simples produits pour alimenter le voyeurisme dans une tendance qui flirte avec le poverty porn.
https://www.instagram.com/p/DVcNVi8D69t/
Le concept du poverty porn n’a rien de nouveau. Il s’est d’abord imposé dans les campagnes d’organismes tels que Vision Mondiale, qui montrent la détresse sans la contextualiser afin de susciter l’émotion et attirer les dons. L’accent est mis sur le misérabilisme plutôt que sur la complexité de la réalité des sujets filmés.
La même mécanique se retrouve à Rocinha, mais avec une différence majeure : la pauvreté y est esthétisée, rythmée par une musique enlevante et associée à cette idée voulant que les gens qui vivent avec peu sont tout de même joyeux.
« C’est comme si nous étions des images à consommer pour Instagram ou TikTok », m’explique Tarso Ferrari Trindade, un habitant de Rocinha.
« On devient une fierté du Brésil, alors que nos conditions de vie et les inégalités de Rio devraient être une honte. »
Tarso Ferrari Trindade tient toutefois à nuancer. Des visites sensibles se sont développées, organisées par des gens de la comunidade qui reprennent le contrôle du récit et s’enrichissent grâce au tourisme. « Des choses se mettent en place par les habitants, pour les habitants ». La richesse des lieux, berceau de la samba, de la capoeira et de religions afro-brésiliennes longtemps réprimées par le colonialisme et l’esclavage est expliquée.
« Ça brise les préjugés, mais ça reste une pente glissante », conclut-il.
Voir cette publication sur Instagram
Ces dernières semaines seulement, des vidéos virales, filmées sur un rooftop du quartier, la Porta do Céu, ont assailli TikTok. En tant qu’attrait touristique, ce rooftop serait désormais plus populaire que le mont du Pain de Sucre et le Christ Rédempteur. L’un des quotidiens les plus lus du Brésil l’a d’ailleurs élu « décor le plus célèbre de Rio » et la chanteuse pop Rosalía y a fait un tour en janvier dernier. C’est gros.
Voir cette publication sur Instagram
Préparez-vous à voir toujours plus de t-shirts jaune et vert parce que le Brésil vit actuellement un véritable boom du tourisme. Entre 2024 et 2025, on note une augmentation de près de 40 % après que le gouvernement brésilien ait doublé ses investissements dans le tourisme, faisant de la ville de Rio sa priorité et organisant des spectacles gratuits de célébrités comme Lady Gaga sur la plage de Copacabana.
Les recherches de Melissa Nisbett, chercheuse au King’s College London, abondent dans le même sens. Son étude consacrée au tourisme dans les bidonvilles tire un constat clair : les conditions matérielles de classe sont ignorées dans les commentaires des touristes. La question de la pauvreté est invisible, dépolitisée. Les gens repartent « avec l’idée que la population vit là par choix, qu’elle est heureuse et financièrement indépendante », écrit-elle.