La parité et les quotas au travail : comment ça se passe quand on perd son privilège ?

On a demandé à des hommes qui l'ont vécu.

Il y a quelques semaines, j’animais une table ronde dans un bar. Une discussion sur la place des femmes en art, avec un panel d’artistes très pertinentes. Quand j’ai abordé le sujet des quotas, un homme dans le public m’a crié que c’était plate. Qu’on s’en foutait des genres! Qu’on voulait juste que tout le monde soit heureux, voyons donc.

Ma question était-elle vraiment si nulle? Je ne sais pas. Je trouvais ça important, moi, de savoir si les filles étaient favorables aux quotas ou non… Chose certaine, le sujet dérangeait de façon assez épidermique pour faire sursauter l’assemblée. Ou juste un gars un peu trop chaud.

Se pourrait-il qu’une personne ayant vu un projet rejeté pour cause de parité devienne allergique au sujet? C’est peut-être parfois douloureux, un quota… En fait, ça fait quoi, perdre une opportunité – ou un privilège – quand on tente socialement de trouver une juste représentativité?

J’ai demandé à des gens qui ont connu le refus.

Puis – même si je suis absolument favorable aux mesures qui incitent à un meilleur équilibre et une égalité des chances – je n’ai même pas pogné les nerfs.

Les coulisses de la politique

Francis* a récemment proposé sa candidature à un parti politique en vue d’une élection. Il a été bien accueilli, le parti et lui ont même discuté des différents endroits où il pourrait se présenter. Bref, tout roulait… Jusqu’à ce que l’organisation annonce que les candidats devraient finalement choisir eux-mêmes le secteur qu’ils convoitaient.

« J’ai fait un choix, m’explique Francis. Or ce que j’ai vite compris, c’est que c’était un secteur pour lequel on avait préalablement souhaité une candidature féminine. Ce qui est évidemment très correct! Sauf que je m’étais déjà lancé… »

Le jeune homme m’indique qu’à partir de ce moment, ses relations avec le parti ont pratiquement cessé. « Je me suis senti comme un paria! On m’a mis des bâtons dans les roues parce que j’avais fait le choix de me présenter dans un secteur ciblé pour les femmes, mais ce n’était pas clair ni écrit. Je ne sais pas s’il aurait fallu que je le devine ou que je me retire au moment où je l’ai compris… »

Francis me relate les évènements très calmement. Il ne semble pas cultiver d’amertume. « Les hommes sont surreprésentés en politique occidentale. Je suis conscient de mon privilège, mais j’ai quand même ressenti de la frustration parce que ça aura été une grande perte d’énergie. L’engagement politique, c’est demandant… »

Et aujourd’hui, s’il n’est pas du tout frustré, il se montre tout de même plus critique : « Je trouve que des fois, la volonté de parité, c’est un peu broche à foin. Ça demande de la transparence! Je te donne un exemple : j’ai un ami qui travaille dans une organisation qui stipule clairement dans ses règlements qu’il doit y avoir une équité dans l’équipe. Si une femme quitte, elle sera remplacée par une femme. Si 50 hommes et deux femmes soumettent leur candidature, ce sont ces deux-là seulement qui seront considérées. Si c’est institutionnalisé, que c’est clair pour tout le monde, il n’y a pas de problème! Or, si une organisation fait de la parité sous le manteau, que le “deck est stacké”, ça fonctionne un peu moins, à mon avis. Bref, c’est difficile de conjuguer l’orientation, la sensibilité et l’opérationnalisation de tout ça… »

On se fait-tu du cinéma?

Étienne Goulet, lui, ne croit pas à la nécessité de quotas.

Le réalisateur, scénariste et parolier en fait son combat. « C’est vraiment une bataille de principe : en culture, on a mis en place des mesures de discrimination positive sans avoir démontré qu’il y avait de la discrimination. Dans une démocratie, c’est inacceptable! »

Quand je lui rappelle que de nombreuses études ont pourtant été faites sur le sujet, il ne se montre pas plus convaincu : « Les Réalisatrices Équitables ont fait des études – et je respecte leurs actions –, mais il y a un conflit d’intérêts. Je ne comprends pas pourquoi les institutions ne font pas leurs propres recherches. Le chemin est long pour arriver au film de fiction, les facteurs qui font en sorte que moins de femmes le prennent demeurent flous. Il y a de choses qu’on ne sait pas, combien de projets féminins ou masculins sont soumis dans les maisons de production, par exemple. Maintenant, je ne dis pas que tout ce sexisme est inventé! Il y a surement encore des producteurs très machos, mais on est en présence d’autre chose : c’est l’état qui discrimine. »

Selon Étienne Goulet, avec les quotas imposés par les organismes culturels comme l’ONF, Téléfilm Canada ou la SODEC, le gouvernement fait de la discrimination envers les hommes. « C’est clair que si je dépose un projet, j’ai moins de chance de le voir se réaliser qu’une réalisatrice au parcours équivalent. C’est discriminatoire, y’a pas de doute. »

Et le fait que ces politiques ne soient pas contestées, ça ne démontre pas qu’elles répondent à un besoin que la majorité des gens remarquent? Pas selon le créateur : « Je pense que plusieurs personnes ont peur de se prononcer. Je parle dans le vide! Même les gens qui ont mis ces mesures-là en place n’ont pas envie d’en parler. Les syndicats qui les ont réclamées non plus! C’est presque une omertà. »

OK, mais ne croit-il pas à l’importance de favoriser la création de modèles, de voir des femmes paver une voie qu’elles ont longtemps pensé devoir bouder?

« Ça peut être pertinent d’y réfléchir, convient-il. Je ne suis pas contre toute mesure de discrimination positive! Il y a en a qui n’enlèvent rien aux hommes… Les activités de réseautage entre femmes ou le mentorat, par exemple. Mais là, les mesures se multiplient en culture et, j’y reviens : il faut que la discrimination positive soit moralement justifiée, or elle ne l’est pas si on n’a pas prouvé qu’il y avait un déséquilibre à la base. »

Bref, pour Étienne Goulet, la volonté de parité est arrivée avant un véritable débat collectif. Bon. On espère qu’il a aimé le dernier épisode de Zone franche

Avoir un micro : un privilège à partager

Simon* est ailleurs dans sa réflexion. Pas mal à l’opposé du spectre, en fait.

Le chroniqueur devait livrer une performance dans une émission québécoise. Quelques jours avant sa participation, il a reçu un message indiquant que pour une question de parité, son passage était annulé. On se reprendrait bientôt!

« J’ai trouvé ça totalement légitime, me dit-il en riant. Quand je regarde les nominations du Gala Artis – 70 personnes blanches –, je trouve ça gênant. Pourtant, je comprends les résultats du sondage : si on m’appelait, est-ce que les cinq personnalités publiques qui me viendraient spontanément en tête seraient différentes? Probablement pas! Ça me ramène à mes propres privilèges et au manque de représentativité dans nos médias. »

1-800— WOKE, allo!

Il poursuit : « J’ai l’impression que les personnes qui s’opposent aux quotas le font par crainte de ne pas être les meilleures. Quand la parité est installée, que les cinq meilleures femmes et les cinq meilleurs hommes sont choisi.e.s, si on doute d’être invité, ça nous ramène peut-être au fait qu’on n’est pas si bons que ça. Moi, j’aime mieux travailler plus fort que faire une crise de bacon. »

Bravo! Mais sur le coup, quand il a appris qu’il « perdait » sa chronique, était-il vraiment si zen? Surprise : non.

« C’est sûr qu’il y a une petite brèche dans l’égo! Or ça m’a fait réaliser certaines choses : je connais mes valeurs, mais d’un œil extérieur, je reste un homme blanc privilégié. Même si je veux parler de ces enjeux d’égalité, je demeure le dude qui peut participer à des débats auxquels il n’est même pas invité. Il faut qu’on prenne conscience que si on prend de la place médiatique en tant qu’homme féministe, on a beau avoir les plus belles intentions du monde, on éclipse quand même la voix d’autres personnes qui devraient être entendues. Est-ce que moi, j’ai vraiment bien fait cet examen de conscience-là? Est-ce que j’ai pris le temps d’analyser quel impact a ma présence vs celle d’une autre personne? »

L’humour de fille

Catherine Thomas est humoriste. Si elle croit ultimement à l’importance des quotas, ils la font présentement suer plus qu’autre chose…

« En humour, on chialait qu’il n’y avait pas assez de filles. Pour contrer ça, beaucoup de soirées exigent maintenant qu’il y ait au minimum une humoriste dans le line-up. Sauf que concrètement, il y a plus de gars dans le milieu. Si tu veux une femme par show, tu te ramasses donc souvent avec cinq humoristes gars bien établis et une fille qui en est à son troisième mois de carrière… Le public ignore qu’il y a des quotas, alors ça fait juste contribuer à perpétuer le préjugé que les filles sont moins drôles. Elle n’est pas moins drôle, calvaire! Elle est juste moins expérimentée. »

Pour Catherine, les quotas sont impératifs, mais ils devraient être temporaires : « Il faut des processus pour arriver à la diversité, sinon on va juste engager notre gang de chums. Heureusement, on est presque rendu au moment où on pourra organiser des soirées d’humour paritaires de force égale. Sur 200 humoristes à Montréal, on doit être une cinquantaine de filles et je peux t’en nommer une vingtaine qui rentrent fort à chaque fois. On n’est pas loin de l’équilibre! »

En attendant, elle admet subir quelques frustrations : « Quand t’es une fille et que t’es bonne, c’est insultant de savoir que tu as obtenu un contrat à cause de ton genre. Je me suis souvent fait dire : Je suis content que tu sois là, ça me prenait une fille! Après, il faut apprendre à se détacher du pourquoi j’ai eu la job, pour se concentrer sur le qu’est-ce que je vais faire avec cette opportunité? »

C’est paradoxal, ce besoin de quotas et les sensibilités qu’ils provoquent, non?

Sans le savoir, Catherine me résume plutôt bien la situation décrite par les autres intervenants : « Je n’ai pas trouvé la bonne façon de faire les choses, mais on dirait qu’il existe 1000 façons de mal les faire… »

*Prénom fictif

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