Patrick Doyon

La microbrasserie du mois  : Microbrasserie du Lac-Saint-Jean

La Micro du Lac en cinq bières.

La mixologie, c’est out. Ce qui est dans le vent, c’est la bière de microbrasserie (et définitivement pas l’expression « dans le vent »). C’est pour ça qu’URBANIA a décidé de s’y intéresser en faisant des portraits de microbrasseries d’ici.

Au terme d’une visite au Pub Pit Caribou, où je rencontrais le gérant Thibault Cordonnier pour le tout premier portrait de cette série, celui-ci me demande quelle micro est la prochaine sur ma liste. « Pas encore pensé à ça », que je lui réponds.

Et le sympathique gérant de rétorquer : « La Micro du Lac vient justement au pub la semaine prochaine pour un tap takeover (traduction libre : prise d’otage de fûts). Je pourrais vous arranger une rencontre ! »

Comme l’entreprise jeannoise a récemment soufflé ses 10 chandelles et que, soyons honnête, la loi du moindre effort est pour moi une philosophie de vie, j’ai tout de suite accepté.

Voici donc la Microbrasserie du Lac Saint-Jean en cinq bières.

Boutefeu

C’est en août 2007 que naît, à Saint-Gédéon, la Microbrasserie du Lac Saint-Jean. Le marché de la bière artisanale est alors très peu développé dans la région. Marc Gagnon et ses futurs associés y voient une opportunité de reproduire le modèle qu’ils avaient découvert en Belgique trois ans plus tôt.

« On rêvait d’ouvrir notre propre brasserie. Pour produire de la bière artisanale, mais aussi pour recevoir les gens de Saint-Gédéon aussi bien qu’on a été reçus en Belgique », raconte Marc Gagnon.

Déjà versé dans l’art des hydromels et des vins de fruits, le futur maître brasseur ajoute la bière à son arsenal de façon autodidacte, dans son sous-sol, avec deux marmites.

« À l’époque au Québec, y avait pas des bonnes formations comme il y a maintenant. Et internet était pas aussi développé. Aujourd’hui, si tu tapes « recette black IPA » dans Google, il va t’en sortir 35. Avant, fallait y aller à l’instinct. »

Après deux stages en Belgique et trois ans d’essais et erreurs, Marc Gagnon développe les quatre premières recettes de la Micro du Lac : la Blanche de Grandmont, la Vire-Capot, la Gros Mollet et la Boutefeu.

Notre appréciation

Alcool : 5,1% | IBU : 22

D’un roux presque brun surmonté d’une mousse persistante d’un blanc cassé, la Boutefeu dégage des arômes de caramel et de chocolat, avec une pointe de fruits foncés. En bouche, le malt caramel est présent, de même que le chocolat noir amer qui s’estompe sur des notes de torréfaction. Une rousse surprenante, résolument différente, qui est une bonne introduction à la bière de microbrasserie.

Gros Mollet

S’il y a un domaine dans lequel la Micro du Lac se démarque, c’est définitivement au niveau du branding. Et ce branding, elle le doit en grande partie à Patrick Doyon, cinéaste d’animation (nommé aux Oscars !), illustrateur et bédéiste.

« Depuis le début, c’est toujours Patrick qui fait nos illustrations. On lui soumet un nom et on lui donne carte blanche. Souvent, il nous arrive avec quelque chose de complètement différent de ce qu’on avait en tête, mais ça marche tout le temps. »

Pour ce qui est du nom des bières, la brasserie aime s’inspirer de la tradition orale et des personnages typiques de son coin de pays.

En tous cas, la Micro du Lac a manifestement compris quelque chose, puisque grâce à son image de marque, la Gros Mollet s’est rapidement imposée comme le meilleur vendeur de la brasserie.

« C’est Patrick qui nous est arrivé avec le bûcheron. Les gens se sont tout de suite identifiés au personnage sur l’étiquette. On est probablement la seule brasserie au Québec à avoir une bière foncée et forte comme meilleur vendeur. »

Notre appréciation

Alcool : 7,8% | IBU : 25

D’un brun ambré légèrement trouble, la Gros Mollet est coiffée d’une mousse beige qui s’estompe lentement. Au nez, on sent le malt sucré et les fruits secs et confits. Ces derniers sont aussi présents en bouche, accompagnés de caramel, d’une pointe herbeuse et d’une amertume qui vient équilibrer le sucre. Une bière d’une complexité modérée, dont le goût évolue en tempérant. (Attention au 7,8%, le bûcheron peut frapper fort !)

Frappabord

L’un des principaux défis pour une microbrasserie québécoise, c’est de résister à la tentation de suivre le buzz, la saveur du moment. Mais la philosophie de Marc Gagnon est claire : la qualité l’emporte sur les modes.

« J’ai toujours eu à cœur que ce qu’il y a dans la bouteille réponde aux attentes. Je tiens à être certain de la qualité avant de sortir quelque chose à plus grande échelle. Tu peux pas faire 20 bons produits en même temps de manière soucieuse et artisanale. C’est pas un buffet chinois. »

C’est pour cette raison que le maître brasseur réserve ses expérimentations aux clients de son bistrot à Saint-Gédéon. Il a d’ailleurs monté près de 95 recettes différentes depuis ses débuts.

« Au bistro, c’est plus laboratoire, faut que ça bouge plus. Sur place, c’est le fun d’essayer des trucs. Tu seras pas tant fâché de tomber sur une bière que t’aimes moins. »

Parmi les classiques de la Micro du Lac, on trouve la Frappabord, un vin d’orge qui tire son nom d’une mouche à chevreuil qui mord plus qu’elle ne pique, mais aussi d’un bum de Saint-Gédéon qu’on surnommait « le taon ».

« C’est la tradition, dans le monde brassicole, de nommer les barley wines pour des choses plus méchantes, plus agressives. »

Notre appréciation

Alcool : 11% | IBU : 110

D’un orange cuivré et brumeux surmonté d’une mousse crémeuse et abondante, la Frappabord présente des arômes tout en sucre : cassonade, sucre d’orge et caramel. En bouche, on retrouve les saveurs détectées au nez, auxquelles s’ajoutent le sirop d’érable et une amertume herbacée et résineuse marquée. Un solide vin d’orge d’inspiration américaine qui gagnera en rondeur et en complexité si vous le laissez vieillir 2-3 ans.

Blanche de Grandmont

Malgré l’importance qu’elle accorde à sa gamme régulière, la Micro du Lac tient aussi à expérimenter et à innover, notamment au niveau de l’utilisation des herbes boréales. La Blanche de Grandmont, un classique qui était sur le menu à l’ouverture, s’est vue bonifiée avec du thé du Labrador en 2009.

« C’est un des domaines dans lesquels on est vraiment le plus leaders au Québec. Travailler avec les produits qui poussent proche de la brasserie, c’est quelque chose qui me tient à cœur. Ce qui est le fun, c’est que c’est des saveurs inconnues. Quand tu goûtes, tu découvres quelque chose de nouveau. »

Marc Gagnon est toutefois conscient de la responsabilité qui vient avec ce travail, particulièrement en ce qui a trait à la protection des plantes qu’il utilise et du milieu dans lequel elles poussent.

« Quand on a mis les projecteurs sur le myrique baumier, il s’est mis à y avoir des cueilleurs très agressifs qui ont pratiquement tout coupé, alors j’ai arrêté de dire avec quelles plantes je travaille. J’aimerais qu’il existe un jour un label « cueillette responsable ». »

Notre appréciation

Alcool : 5,2% | IBU : 14

D’un jaune paille voilé, la Blanche de Grandmont est coiffée d’un col blanc et mince. Au nez se présentent des arômes de pain, d’agrumes et de thé. En bouche, on s’éloigne de la coriandre habituelle du style pour privilégier les touches végétales du thé. Le blé et les agrumes sont aussi présents. Une blanche rafraîchissante et délicate, parfaite pour les journées ensoleillées. Mais il faudra vous déplacer à Saint-Gédéon : on ne peut la déguster qu’au bistrot.

Tante Tricotante Chardonnay

Depuis 2010, Marc Gagnon expérimente aussi avec le vieillissement en barils. Au départ, c’est surtout avec la Gros Mollet Lumber Jack (vieillie en baril de Jack Daniels) et la Tante Tricotante Chardonnay (assemblage de barils de chardonnay de différents âges) qu’il se fait la main.

« J’essaie de créer une stabilité dans ces deux produits-là pour que le client qui en achète goûte toujours la même chose. C’est une façon d’initier ceux qui boivent nos produits réguliers au vieillissement en fûts. »

Aujourd’hui, avec un chai équipé de 250 barils, le maître brasseur peut se permettre toutes sortes d’expérimentations et d’assemblages.

« Je suis parti sur un trip vraiment créatif. C’est le summum du travail artisanal, mais aussi sensitif. Tu crées quelque chose avec ce que tu as de disponible maintenant et tu le bois, en sachant que tu ne pourras plus jamais en reboire. »

Le maître brasseur deviendra-t-il bientôt un maître assembleur ? « Moi, je m’imagine prendre ma retraite de la gestion de la brasserie, mais continuer à tripper dans le chai, dans le vieillissement des bières. C’est mon nouveau dada. »

On lui souhaite. (Et on se le souhaite aussi.)

Notre appréciation

Alcool : 10% | IBU : 30

D’un jaune voilé surmonté d’une mousse blanche et mince, la Tante Tricotante Chardonnay présente un nez frais où l’on détecte citron, miel, raisins et de vagues arômes floraux. En bouche s’ajoutent des saveurs de pain, de fruits (pommes, pêches, abricot) et de subtiles épices. Cette triple belge classique profite pleinement de son passage en barriques de chardonnay pour une réinterprétation réussie du style.

Merci à Marc Gagnon de la Microbrasserie du Lac Saint-Jean pour sa générosité et à Thibault Cordonnier du Pub Pit Caribou de Montréal pour l’accueil.

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