La fois où je suis allée dans une soirée échangiste

En octobre dernier, à quelques jours d’Halloween, j’ai été conviée à une soirée masquée. Échangiste. Une soirée Eyes wide shut.

En contemplant l’invitation, des images de longues capes noires, de femmes à poil avec des plumes sur la tête et des accords oppressants, lourdement plaqués sur un piano, me sont venues en tête. Mon premier réflexe a été de décliner l’offre. Ce genre de soirée ne faisait pas partie de mes fantasmes. Et puis j’aurais bien trop peur, s’est tout de suite dit la part sage et prudente de ma personne. Juste avant que la part démoniaque ne prenne les commandes.

J’étais intriguée. Mais d’abord, je voulais m’informer.

J’ai trouvé un numéro de téléphone où appeler. On m’a expliqué à ce numéro qu’il y avait en fait deux soirées auxquelles je pouvais participer. La première, c’était une soirée de type « gang bang », avec la spécificité « participation obligatoire ».

« Qu’est-ce que ça veut dire participation obligatoire ? », me suis-je enquise. Ça signifiait, m’a-t- on prévenue sans ambages, que les organisateurs pensaient accueillir 200 hommes pour environ 45 femmes, et que tout le monde s’attendait à ce que ceux qui viennent participent.

J’étais ravie de disposer de cette information. Moi, je voulais une soirée pas gang bang, et pas participation obligatoire. L’homme au téléphone m’a confirmé que si j’allais plutôt à la deuxième soirée, je n’étais pas tenue de faire quoi que ce soit. Mais il fallaitque je respecte les règles. On m’a aussi informée que j’avais le choix de venir seule ou en couple.

Ça aussi c’était intéressant à savoir, parce qu’étant célibataire, si je décidais d’aller à cette soirée échangiste, je n’aurais personne à échanger. En même temps, je n’avais pas envie d’y aller complètement seule non plus.

J’ai parlé de mon dilemme à un ami qui s’est montré très enthousiaste à l’idée de venir avec moi. C’était parfait. Sauf que j’ai changé d’idée lorsque j’ai constaté que le prix d’entrée quintuplait si j’étais accompagnée par un homme. C’est ce qu’on appelle la loi de l’offre et de la demande.

Et même si on se présentait séparément à l’entrée, lui ne pourrait pas franchir le pas de la porte parce que les hommes seuls n’étaient pas autorisés.

Il me fallait donc une fille. J’ai pensé à mon amie Dominique. Mignonne, intrépide, célibataire, c’était l’accompagnatrice parfaite. Elle était partante pour venir avec moi, sauf que la veille de l’évènement, elle m’a dit qu’elle m’abandonnait pour une soirée de
films d’horreur.

Chacun ses priorités.

J’ai quand même un peu insisté.

Moi : S’te plait !

Elle : Je peux vraiment pas. Mais je suis quasiment déçue, j’étais vraiment dans le mood !

Moi : J’ai trop peur d’y aller seule !

Elle : Ça devrait pas être si terrible que ça…

Moi : Ah ouais ? Et qu’est-ce que je fais si un couple veut me fouetter ?

Elle : Tu dis : « Pas tout de suite. »

Elle est pragmatique, Dominique.

In extremis, de peine et de misère, j’ai finalement réussi à convaincre une autre amie de venir avec moi. Mais celle-ci m’a formellement interdit de mentionner à quiconque qu’elle avait pris part à cette soirée. Je l’appellerai donc Britney pour les besoins de la
cause.

Je nous ai inscrites toutes les deux à la soirée et j’ai aussitôt reçu un mail de confirmation me signalant qu’étant donné la forte demande pour assister à l’évènement, la capacité de la salle originalement prévue était maintenant dépassée et que nous devions changer de lieu. Les organisateurs s’excusaient de ce changement, mais puisque je ne savais pas quel était le site original, ma déception était contenue. J’étais surtout étonnée que l’évènement soit couru.

On m’indiquait dans le mail le nouveau lieu de la soirée et on me donnait un mot de passe. Comme dans Eyes wide shut, mais en beaucoup moins sexy. Un mot de passe qui sonnait comme un ticket de parking : P-2495.

Vingt-quatre heures se sont écoulées et le soir fatidique est arrivé. Britney est venue chez moi pour qu’on se déguise en mangeant des sushis. Je nous avais acheté des fouets en cuir au sex-shop pour compléter nos costumes (dans mon imagination, il y aurait du sadomasochisme et nos fouets nous permettraient de bien nous intégrer au groupe).

On était prêtes à partir, mais Britney ne se sentait pas très bien. Elle avait mal au ventre.

Peut-être à cause des sushis.

« On peut annuler, Britney. Vraiment, c’est pas grave, on peut annuler », ai-je insisté auprès d’elle, mi-empathique, mi-opportuniste, parce que j’étais prise d’un regain defrilosité, et que l’idée de laisser tomber nos masques et de nous installer devant Netflix à la place ne me déplaisait pas complètement.

« Non, c’est bon, ça va aller », m’a valeureusement assuré Britney.

On a sauté dans un taxi et on s’est rendues au lieu indiqué. Quand on est arrivées, il y avait la queue sur le trottoir devant le bâtiment. « Qu’est-ce qui se passe ici ? », nous a demandé le chauffeur du taxi. « C’est un bar ? »

« Oui, c’est un bar », lui avons-nous confirmé, incertaines du degré de mensonge qui sortait de nos lèvres. Après tout, il y aurait probablement de l’alcool.

Une fois le taxi payé, on a fait la queue avec les autres, on a attendu notre tour et on a donné notre mot de passe. On nous a ouvert la porte, nous avons ajusté nos masques, et là…

Et là je ne peux plus rien dire. Je n’ai pas le droit.

La confidentialité est un principe assez strict de la soirée. Et puisque dans Eyes wide shut, ça ne se passe pas très bien pour Tom Cruise quand il se met à tout balancer, je vais m’abstenir de détailler ce que j’ai vu. Vous allez trouver que je vous en ai trop dit
pour me taire maintenant ? Ça ne me dérange pas, ce n’est pas la première fois qu’on me le reproche…

Je peux quand même vous dire ceci : il y avait du sexe. Partout. Beaucoup. Très cru. J’en ai vu et j’en ai entendu. À quelques centimètres de mes oreilles, mais retentissant aussi en échos distants en provenance d’autres pièces, d’autres étages. Des râles. Des halètements.

Il y avait du sexe dans la pénombre totale et à la clarté.

Il y en avait derrière des grillages, sur des lits disposés çà et là, mais aussi au sol. Et c’était bondé. Je n’avais jamais rien vu de tel. C’était comme dans un film. Je savais que ce monde existait, que ces gens existaient, mais c’était pour moi jusque-là une réalité intangible.

Il y avait des regards insistants au travers des masques. Il y avait des mains baladeuses.

Certaines qui effleuraient subtilement au passage et d’autres, invitantes, qui cherchaient à convaincre les voyeurs de participer à l’action.

À un moment, alors que je m’apprêtais à quitter une pièce plongée dans le noir que je venais d’explorer prudemment, les mains d’un corps non identifiable ont attrapé l’un de mes bras. Je l’ai libéré, mais ces mains l’ont retenu de nouveau sans que la personne à qui elles appartenaient ne parle. Je me suis retournée et j’ai dit : « Pas tout de suite. » Je ne savais absolument pas à qui je m’adressais à cause de l’obscurité – un homme ? Une femme ? –, mais j’ai pu me faufiler à l’extérieur de la pièce.

Je n’ai pas eu peur. À aucun moment dans ce lieu je ne me suis sentie en danger.

L’ambiance était respectueuse. Et la faune était somme toute diversifiée. Britney et moi étions d’ailleurs étonnées du pourcentage élevé de personnes que nous trouvions attirantes.

Ah oui, et finalement, il n’y avait pas de sadomasochisme. Nous étions les deux seules munies de fouets. De l’art de s’intégrer avec subtilité…

Nous sommes restées sur place environ une heure, puis nous avons regagné la rue.

Je n’étais pas tout à fait à l’aise pendant notre visite et pas complètement inconfortable non plus. Déstabilisée plutôt, la curiosité étant plus forte que la pudeur.

Pendant que nous marchions dans la lumière des lampadaires à la recherche d’un taxi, je comparais mes impressions avec celles de Britney et je faisais un peu d’introspection.

Est-ce que ça m’avait plu comme expérience ? Quand même, oui. Est-ce que j’étais traumatisée ? Non, assurément. Est-ce que je recommencerais ?

Pas tout de suite.

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