La fois où j’ai été dans un club de la rue Saint-Laurent

Des fascistes hongrois aux indignés de la Place Tahrir, j’ai récemment effleuré un autre univers qui m’est tout aussi étranger : celui des bars de la rue Saint-Laurent. Tranche de vie assumée. Oui. Les bars de la rue Saint-Laurent. Ces lieux aussi grouillants qu’épeurants pour les non-initiés. Ces véritables Mecques du party, où les pèlerins ivres exercent leur sex appeal sur des rythmes endiablés. Vous comprendrez que ce vocabulaire trop imagé témoigne du fait que je n’y vais pas souvent, dans les bars de la rue Saint-Laurent. Mais la semaine dernière, après avoir constaté le fait estival (Solstice oblige), des copines et moi avions décidé qu’il serait bon de se perdre dans les dédales de l’alcool. Une date avec Dionysos, et pas n’importe comment. Pour une fois : dans un bar…que dis-je? Un club! De la rue Saint-Laurent. Oh! L’aventure ne fut pas moindre, les amis! Quelques constats sur mon incursion dans ce microcosme décadent. D’abord, démantelons un mythe. Le club de la rue Saint-Laurent n’est pas forcément un repère de douchebags. Rappelons-nous que le douchebag a ceci d’identique au hipster : il n’existe pas. Dans la vie, il y a toujours plus douchebag que soi, et l’appellation sert autant d’insulte à ceux qu’on pourrait taxer de douchebaguisme qu’aux autres. Bannissons d’emblée cet a priori mensonger. Je disais donc que ce soir-là, nous étions quatre jeunes femmes non laides dans le début de la vingtaine, décidées à s’enivrer en dansant comme s’il n’y avait pas de lendemain.  Nous avons élu le bar devant lequel les gens grouillaient le plus bruyamment. Ou alors était-ce parce que ça sentait encore plus le Paco Rabane qu’ailleurs? Je sais plus. Enfin. Très franchement, je croyais que je serais en mesure de m’adapter parfaitement à cet univers étranger. Malheureusement, il semblerait que deux ou trois codes m’aient échappé.  Je ne jamais été cool, très franchement. Mais cette soirée fut pour moi un très grand aveu de ringardise. Aux côtés de toutes ces nymphettes dont la jupette voguait davantage du côté « ceinture » du spectre des jupes, je me sentais bien gauche et rustre. Avec mon sac Cocotte en bandoulière (sur le ventre en mode « touriste ») et mes running shoes, le jeune boudin en moi pleurait. Aussi, ma mésadaptation sociale est ressortie d’un bloc, alors que j’ai commis d’entrée de jeu une erreur accablante au baromètre de la coolness. J’ai vouvoyé et appelé le doorman « monsieur ». Oh là. Ça partait très mal, à en juger par le sourcillement reçu. J’ai cru comprendre par la suite que « dude » ou « bro » auraient suffi… mais j’ai toujours eu le réflexe de vouvoyer l’autorité. La taille des biceps de ce jeune homme lui conférant une autorité ÉVIDENTE sur moi, le vouvoiement semblait de mise… Bref, je me sentais comme Serge dans Cruising Bar. Sentiment qui ne m’a d’ailleurs pas quittée. De toute la soirée. À l’intérieur, les jeunes gens bien attriqués s’agitaient, très très entassés les uns sur les autres. Les jeunes Jean-Popèye lorgnaient l’air aguicheur les belles Olive-Ève qui, en retour, se tortillaient de contentement. La sueur, les phéromones, la bière renversée : cocktail idéal pour une soirée endiablée. Constat sociologique de la soirée : l’héritage féministe des cent dernières années s’évapore systématiquement lorsqu’il y a du Rihanna dans l’air. Ou alors il se dissout dans les vodka-sodas; un des deux. C’était de voir les jeunes femmes/filles se hisser sur le bar en hurlant, au retentir des premières notes de leur tube préféré. Les talons, la jupette (et la vue plongeante sur ce qu’il y a en dessous) : Debout, tous, C’EST MA TOUNE!!!!!!!!!  Mais alors, les danseuses se comportent sur ce promontoire comme sur un plateau démonstrateur. « Voyez, c’est ce que j’ai à vous offrir ». La sérénade en est pathétique; autant que les jeunes loups qui écument en se rinçant l’œil, depuis le plancher de danse. Oh, je ne crois pas que ce comportement soit typique des bars de la rue Saint-Laurent. Tout établissement détenant un permis d’alcool est susceptible de voir ce genre d’épisode se produire en ses murs. Reste que le volontariat des jeunes femmes à faire d’elles-mêmes un spectacle aguicheur et bébête est ahurissant. Ni tartes ni laides, en boisson, les jeunes fleurs oublient leurs convictions et une partie de leur dignité de femme. Et je ne porte pas au-dessus du lot, vous m’en croirez. Je pourrais vous parler longuement d’un épisode impliquant une Vierge en plâtre, un habit de neige et la SQ, mais je garde ça pour une autre fois. Bref. Quant à la sophistication des rapports hommes-femmes, rien de plus reluisant à l’horizon. Ils sont eux aussi radicalement réduits par l’hypersexualité du contexte « club ». Essentiellement, passé 1 heure du matin, le jeu de séduction repose sur un accord tacite se résumant ainsi : On pourrait fourrer / We might have sex (Montréal est une ville bilingue, you know). Le reste découle de source. Autrement dit, les requins sont en chasse. Les garçons peuvent alors endosser des actes aussi déplacés que désespérés. Et le tout s’accentue plus trois heures approchent. Les tactiques frontales et vulgaires culminent vers 1h30 du matin, alors que l’éventail de possibilités menace d’être circonscrit par l’heure tardive. Oh – et encore là, ce n’est pas typique des bars de la rue Saint-Laurent. L’approche y est peut-être plus crue, mais elle a le mérite d’être franche. Je veux dire… Dans les bars hip du Plateau/Mile End, les esseulés qui tètent un dernier verre à trois heures, espérant accrocher les demoiselles qu’ils ont pris de haut toute la soirée ne sont guère plus glorieux. Mais ça c’est mon avis. Enfin. Vers trois heures moins quart, quand nous avions sautillé tout notre saoul sur Home, d’Edward Sharpe (le DJ voulait vider la place, mais son choix a eu sur nous un effet galvanisant), nous avons battu en retraite. Une fille assez jolie vomissait dans un coin. Son cavalier éphémère a eu la décence de lui tenir les cheveux et de l’escorter jusqu’à la sortie. Grisée et épuisée, je suis rentrée à la maison. Repue de mauvais tubes pop, j’avais passé une très belle soirée. Et vous, les bars, vous vivez ça comment? *** Ah pis sur Twitter, c’est @aurelolancti

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