Pierre-Nicolas Riou

La faille

C’est notre deuxième Noël séparés. Officiellement, ça va bien entre nous. Mais tout ce qui est officiel entre nous, c’est la Mère de mes Enfants (MdmE) qui l’a décidé.

C’est pas que je sois contre. Mais c’est difficile d’avaler la trahison.

Difficile de passer par-dessus la relation secrète qu’elle entretenait par Facebook alors que, jalouse, elle surveillait constamment mon profil; difficile d’accepter que son amant ait eu la prétention d’élever mes enfants (il s’est calmé depuis); difficile d’accepter le déménagement de 200 km qu’elle a imposé à toute la famille pour qu’elle puisse le rejoindre…

En même temps, c’est banal : une banale histoire de gars qui se fait domper; une banale histoire de gars devenu trop banal pour une fille qui vit quelque chose d’extraordinaire…

Pourtant, même si l’histoire est banale, la trahison est réelle. Et ma colère est authentique!

Je me suis surpris, depuis un an et demi, à découvrir la hargne permanente, l’humiliation et la dévalorisation pour moi; la haine et le mépris pour eux — pour elle un peu, mais pour Casanova, surtout.

Jamais avant j’étais allé aussi loin que de souhaiter la mort de quelqu’un.

Maintenant, c’est quotidien.

Est-ce une bonne chose, de découvrir ces sentiments à 42 ans? Je serais mort idiot si j’avais fait ma vie sans?

Pourtant, la MdmE n’a pas tort : entre nous c’est “pas si pire”. Quand on s’échange les enfants le dimanche soir, on partage souvent une bière. Mais il reste une tension.

Peut-être parce qu’elle fait comme si rien ne s’était passé? Peut-être parce qu’elle refuse d’en parler?

Peut-être aussi parce que je me pose trop de questions? Des trucs comme : est-ce que la bière annule la trahison? Est-ce que la bière est le lubrifiant qu’elle utilise pour faire glisser ma colère? Est-ce que c’est ça notre avenir : que je voie chaque bière, chaque geste d’amitié de sa part, comme une tentative d’apaisement?

Noël. L’alternance des gardes faisait tomber le 24 décembre dans sa semaine. Elle n’avait rien de prévu : pas de famille, pas d’amis, pas même Don Juan qui se joindrait à elle. Ils seraient que les trois, elle et les enfants, ou alors nous serions les 4.

“Ça serait bien, une soirée les 4. Ça ferait plaisir aux enfants.”

Ça m’a surpris, cette invitation. Encore récemment, j’étais qu’un figurant qu’ils déplaçaient selon les caprices de leur nouvelle vie extraordinaire. Par exemple à la fête de mon fils, il y a un an, d’où j’ai été désinvité à la dernière minute, parce que Puncherello, qui s’était pas encore lassé de jouer à “je suis le beau-père cool”, amenait mes enfants visiter le centre Bell.

Imagine-toi donc que j’étais pas invité!

Moi non plus, j’inviterais pas quelqu’un qui souhaite ma mort…

Ouaip, ça ferait sûrement plaisir aux enfants. Mais est-ce que ça me ferait plaisir, à moi?

C’est un vendredi, fin novembre, que ça s’est décidé, même si ça m’a pris quelques jours avant de comprendre.

J’allais dans Hochelag, chez des amis. La maison de la MdmE est sur le chemin. J’en profitais pour aller lui porter un truc. Ça arrive tout le temps : un devoir oublié, des mitaines, un livre… Habituellement je sonne, “salut! tiens. Merci, à dimanche”, et je repars. Mais ce vendredi, je suis resté plus longtemps, et j’ai choisi de retarder mon arrivée dans Hochelag.

Parce que là, au milieu de sa cuisine, elle pleurait.

Depuis sa séparation (je devrais écrire “notre séparation”, mais elle m’a tellement tout imposé que j’ai de la misère à considérer que c’est ma séparation aussi), je l’avais déjà consolée quelquefois (moi aussi je trouve ça étrange : pourquoi moi plutôt que Valentino?), mais chaque fois c’était pour des situations qui n’avaient rien à voir avec notre histoire : problèmes de logement, d’auto…

Mais ce vendredi de novembre, elle pleurait les conséquences de sa (de notre?) séparation. Pour la première fois, je la voyais être triste de la fin de notre famille : elle pleurait la difficulté d’élever les enfants seule, son désarroi quand ils préfèrent “chez papa”, sa nouvelle job à Montréal qui l’aliène…

Elle pleurait les conséquences néfastes de sa nouvelle vie extraordinaire.

J’ai écouté. J’ai dit assez peu. J’ai amorti les secousses, les siennes comme les miennes. Jusqu’à ce qu’il n’y ait plus de place pour amortir. Alors j’ai quitté, vers ma vie à moi — pas toujours extraordinaire! —, vers mon vendredi soir, vers Hochelag où je suis arrivé avec 45 minutes de retard.

Ça m’a pris quelques jours pour comprendre que ce que j’avais vu, c’est la MdmE qui craquait, qui sortait hors des versions officielles par elle proclamées; qui confirmait l’échec de sa pensée magique — d’accord : peut-être pas l’échec, mais au moins l’eau dans le gaz.

Il y avait donc une faille dans l’édifice vitement reconstruit de son bonheur. Une faille qui rajustait le déséquilibre entre elle et moi. Le déséquilibre qui faisait, dans notre (dans sa?) séparation, une gagnante et un perdant…

Alors : est-ce que j’avais envie d’aller fêter Noël chez la MdmE?

Pourquoi pas ! Et pourquoi ne pas rendre cette soirée mémorable ? Avec elle si elle en avait envie. Sans elle sinon. J’ai pensé aux enfants. Ils seraient fiers de voir leurs parents se parler, et peut-être rire. Ils s’amuseraient avec leur père, sûrement avec leur mère, mais c’était pas mon problème.

Comme si, grâce à la faille, ma rancœur se changeait en indifférence. En un immense haussement d’épaules qui me faisait dire : “Tant pis pour elle!”

J’y suis allé. J’ai pas fait semblant. Elle non plus. La soirée a été réussie. Les enfants se sont amusés. On a même eu des moments complices, elle et moi. Et j’ai été fier du père, de l’ex, de l’ami que je peux être – et de la mère, de l’amie qu’elle peut être.

Le lendemain ça redeviendrait de la marde. Le lendemain elle allait me demander de prendre une semaine de vacances en mars pour m’occuper des enfants parce qu’elle n’avait plus de congé; et une heure après elle décollerait avec Jean-Paul Belleau pour des vacances extraordinaires. Pourquoi pas? Si ça leur permet de se faire croire que tout va bien.

Moi, entretemps, j’ai vu la faille.

Et si je suis chanceux, que je me suis dit, peut-être que là-bas, où atterrit leur avion, où les attend un hôtel full-étoile, peut-être que des requins patrouillent les rivages…

Manuel, Invité des RoseMomz

Pour lire un autre texte des RoseMomz : “Émilie et le monstre” 

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