Michela Cuccagna

La double peine des femmes transexuelles en prison

Insultes, moqueries lors des fouilles, maquillage prohibé, refus de soin… Catalina, Natalia et Hafida, ex-détenues, racontent le quotidien difficile de femmes transexuelles en prison.

***Texte tiré du site de notre partenaire StreetPress***

“Je n’aurais jamais imaginé que j’allais atterrir en prison”.

Installée bien au chaud au fond d’un bar PMU du 18e arrondissement, Catalina*, les cheveux teints d’un blond peroxydé, stylo bic en main, fait un croquis de la maison d’arrêt de Fleury-Mérogis.

Originaire d’une grande ville du centre de l’Argentine, cette latina d’une quarantaine d’années, “travailleuse du sexe”, a passé presque un an de sa vie derrière les barreaux. Des mois de calvaire dont elle garde encore les séquelles psychologiques : des pleurs incontrôlables, la peur d’une porte verrouillée…

“La prison, c’est ce qu’il y a de pire, lâche-t-elle à plusieurs reprises en espagnol, et rien n’est fait pour les personnes transgenres.”

Car, au-delà d’un français très approximatif, Catalina est transexuelle et séropositive au VIH et au VHC (le virus de l’hépatite C) : une double, voire une triple peine, quand on est placée en détention.

BÂTIMENT D3

Condamnée pour exhibition sexuelle, puis incarcérée en décembre 2012, Catalina raconte avoir été placée dans un quartier spécifique “à part” pour les trans et les homos. “Un quartier ‘protégé’, dédié de façon générale aux personnes susceptibles d’être fragilisées en détention”, assure le ministère de la Justice et l’administration pénitentiaire… Mais situé au cœur de la maison d’arrêt pour hommes, au quatrième étage du bâtiment D3 – nom qui, en espagnol, résonne comme “détresse”.

“On m’a remis des vêtements, des produits d’hygiène et un rasoir pour homme”, poursuit l’ex-détenue, sur le moment désemparée. Le tout sous le regard de surveillants – et non de surveillantes – alors qu’en théorie, selon le ministère, des mesures existent pour que “l’apparence physique de la personne détenue concernée [soit] prise en compte pour déterminer le sexe du personnel pénitentiaire chargé de la mise en œuvre de la mesure”.

Cette scène Natalia, 35 ans, détenue 14 mois à Fleury-Mérogis, entre 2013 et 2014, pour proxénétisme et Hafida*, en liberté conditionnelle après dix mois de détention pour récidive de défaut de permis, l’ont aussi vécue au moment de leur incarcération. Le plus souvent, sans vraiment comprendre ce qui leur arrivait. “On m’a d’abord mise quelques semaines dans la prison pour femmes, confie Hafida, la vingtaine, qui vit de la débrouille depuis qu’elle a quitté le domicile de ses parents à 13 ans. Puis, on m’a transférée au D3, sans que je sache pourquoi”. Natalia, elle aussi originaire d’Argentine, tient son explication :

“Pour te placer, ils vérifient que tu es bien opérée.

Cette opération dite de “réassignation sexuelle”, permet officiellement de changer d’état civil. Aucune des trois femmes, ne l’a pour l’instant subie.

DES BRIMADES ET DES EMBROUILLES

Dans leur “quartier spécifique, Catalina, Natalia et Hafida se sont très vite senties isolées et abandonnées. “On était coupées du monde et on nous faisait comprendre qu’on était à part”, regrette Hafida. Aujourd’hui, elles mettent en cause des conditions de détention qu’elles jugent discriminantes par rapport aux autres détenus, comme l’interdiction d’avoir accès aux terrains de sport, et ce, en raison de leur transidentité.

“En 10 mois, je n’ai jamais touché la terre ferme”, raconte Hafida. Avec Natalia, son ancienne voisine de cellule, elles décrivent, en guise de promenade, une pièce “à part”, “sale”, “recouverte de crottes et de cadavres de pigeons” et aussi spacieuse que la salle principale du traiteur chinois dans lequel nous poursuivons la conversation. Amélie Morineau, ancienne bénévole à Fleury-Mérogis du Genepi, l’asso étudiante qui travaille sur la réinsertion des détenus, confirme : “c’est une pièce de 30m2 dont on a retiré le toit”.

À Fleury, le quotidien de ces femmes transexuelles a aussi été ponctué de commentaires transphobes, d’insultes et de brimades.

“Les gardiens savent que tu es transexuelle, explique Natalia. Mais ils t’appellent “Monsieur” et ne respectent pas ton genre”.

“C’était des moqueries tous les jours, une infirmière qui te dit que tu es malade et qu’il faut revenir à la raison, un surveillant qui fait exprès que tu croises un autre détenu pour voir comment tu te fais insulter, etc.”, soutient Hafida, pas vraiment de nature à se laisser marcher sur les pieds. Lors de sa détention, dans les couloirs ou lors des transferts, elle s’embrouille régulièrement avec les autres détenus et là encore, les insultes graveleuses fusent.

AU BON VOULOIR DE L’ADMINISTRATION

Impossible également de cantiner du maquillage, des produits de beauté ou un fer à lisser, poursuit la jeune femme. “Pour me maquiller, j’utilisais les crayons de couleur des ateliers de dessins”, se souvient, elle, Catalina. L’accès à certains ateliers, les vêtements de femmes, les soins spécifiques et les traitements hormonaux leur ont aussi été accordés (ou pas) au bon vouloir de l’administration.

“J’étais la seule à avoir accès aux hormones, j’ai toujours eu accès à un médecin, mais la majorité n’avait pas cette chance”, confie Natalia. Arrivée en 2006 à Paris après sept ans de prostitution à Buenos Aires, la jeune femme a très vite compris les codes de l’institution carcérale à la différence de certaines de ces anciennes co-détenues qui ne parlaient pas un mot de français.

“J’ai aussi été privilégiée par rapport aux autres, livre Catalina, mais parce que je respectais les règles”. Elle bénéficie d’un suivi médical qu’elle juge “correct”. En revanche, malgré ses demandes répétées, Catalina n’a jamais pu consulter un hépatologue ou d’un endocrinologue et donc se voir prodiguer les soins qu’elle réclamait. En décembre 2013, Catalina sort d’ailleurs très affaiblie de Fleury-Mérogis. Elle est transférée à la Pitié Salpêtrière où on lui diagnostique un cancer lymphatique. “J’avais la foi et je savais que j’allais guérir”, poursuit-elle. Mais le refus de soins aurait pu lui être fatal…

Pour lire la suite de l’article, rendez-vous sur StreetPress.

*Les prénoms ont été modifiés.

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