La démocratie est un casting

Macron, Attali et le « libéralisme »

« La politique ressemble beaucoup au théâtre. On a frappé trois coups et on voit entrer de nouveaux acteurs. »

– Jacques Attali

« Emmanuel est un ami très proche. Je suis très fier d’avoir été à l’origine de sa carrière », nous explique Jacques Attali dans un court montage de clips révélant sa pensée et dans lequel Attali se risque — prophétiquement — à prédire que Macron sera éventuellement remplacé par une femme présidente. D’où puise-t-il la confiance pour faire une telle prédiction?

Conseiller de près ou de loin de tous les présidents français depuis Mitterrand, père spirituel d’Emmanuel Macron, auteur, essayiste, Jacques Attali est, de toute évidence, un acteur important de l’État profond européen.

Les chroniqueurs d’Osons causer présentaient, quelques semaines avant l’élection de Macron, une courte capsule très pertinente et révélatrice d’échafaudages de la politique française. On y présente des personnages comme Jean-Pierre Jouyet, l’ancien secrétaire de l’Élysée, et Jacques Attali, et le ping-pong de coulisses qui envoie Macron à la Commission Attali qui rassemble les plus influentes multinationales françaises afin de discuter et formuler des « recommandations de politiques économiques ». Si vous regardez cette capsule, vous comprendrez comment le jeune Macron se retrouve si haut si vite, de l’ENA à la présidence de la République après avoir fait un saut à la banque Rothschild où il réussit une fusion acquisition spectaculaire avec le géant Nestlé et devient, du jour au lendemain, très riche!

Peu de temps avant le sacre d’Emmanuel, Alain Deneault avait déjà écrit LE texte critique sur Macron et l’oligarchie. Un texte qui semble avoir été écrit d’un souffle, porté par l’inspiration indignée du moment. Pour ceux qui n’avaient pas vu passer ce bijou au printemps, on y trouve des phrases comme celle-ci :

«La France aura donc droit à titre de président à un représentant des ventes portant les projets et desiderata de l’oligarchie dans les emballages rutilants de la joie, du bonheur, de l’espoir et du “projet”. Comment peut-on même faire passer pour un “rocardien” ce chantre de la déréliction des individus au seul statut d’entrepreneur, lui qui a explicitement présenté son mouvement politique comme une “entreprise” ? On en arrive là quand la corruption de la pensée publique se trouve accomplie.»

Je l’avoue, ma plume rougit devant celle d’Alain Deneault qui ne fut pas le seul philosophe à décortiquer l’arnaque. Le (trop) médiatisé Michel Onfray y allait aussi d’un texte filmé virulent, Les loups sont entrés dans Paris, dans lequel il qualifie le nouveau président de «poupée gonflable du Capital» élu grâce à la «grossière complicité du monde médiatique.»

Denault, Onfray et bien d’autres commentateurs ont justement décrit le glissement qui fait du chef de l’état un produit permettant le retour sur l’investissement.

«Plus jeune, plus banquier, plus médiatique que Hollande»

Onfray, prolixe comme on le connaît, disserte et jongle ensuite avec les mots «droite» — «gauche» — «Maastricht» avant de souligner avec justesse que la presse, transformée en machine de guerre, démonise autant Marine Le Pen que Jean-Luc Mélenchon, principalement parce que ceux-ci se sont opposés à l’Europe libérale qu’œuvre à mettre en place Attali.

«Plus jeune, plus banquier, plus médiatique que Hollande» nous dit Onfray qui, comme la grande majorité des Français et Françaises moindrement critiques, voit en Macron une matrice «facilitatrice du pouvoir capital, comme le démontre son passage au Ministère de l’Économie».

Rappelons que comme ministre, Macron a mis en œuvre le CICE, un programme de crédit d’impôt sans contrepartie aux entreprises dont l’objectif (lire l’emballage de vente) était la création d’emplois. Même les éditorialistes de droite ont dû reconnaitre l’indécence et le lamentable échec de cette politique.

La sempiternelle victoire du symbolique sur le réel

Alors que le mirage médiatique qui hissa Macron au sommet de la pyramide du Louvre s’estompe tranquillement, et que le chef de l’État ne regrette pas d’avoir traité de «fainéants» des millions de Français qui s’opposent à ses politiques, plus rien ne brouille désormais la vision bien trop familière du mensonge libéral, du mensonge européen et du mensonge de la tolérance. Une fois de plus, nous sommes cloués là, hébétés, devant la sempiternelle victoire du symbolique sur le réel.

Le libéralisme que la plupart des comédiens-politiciens récitent quotidiennement constitue malheureusement encore l’une des armes les plus utiles pour que des symboles continuent d’avoir préséance sur le réel.

Des Girondins jusqu’à Macron, les passionnés de la liberté ne sont en fait passionnés que de liberté économique.

Il faut voir ce petit clip d’Henri Guillemin qui explique si bien ce qu’est le libéralisme. Des Girondins jusqu’à Macron, les passionnés de la liberté ne sont en fait passionnés que de liberté économique.

«Des gens costumés en républicains et qui ne pensent en réalité qu’à la défense des grands intérêts» nous dit Guillemin qui rappelle la célèbre déclaration du ministre girondin de l’époque, un certain Rolland, qui affirma : «Tout ce que le pouvoir, tout ce que l’État peut décider en matière économique, c’est qu’il n’interviendra jamais.»

Voilà ce qu’était et ce que sera toujours le libéralisme! La liberté de réquisitionner, pour une bouchée de pain, mines, gisements et autres concessions de terres et avantages fiscaux. Lamartine le résumait sans flafla : «La liberté économique, c’est la liberté pour le commerçant et le riche de s’enrichir indéfiniment, et c’est la liberté pour le pauvre de mourir de faim s’il ne peut faire autrement.»

Les politiciens — élus du peuple — n’ont pas de pouvoirs réels sur la société.

Aujourd’hui avec le néolibéralisme, on a révisé les préceptes et les nouveaux idéologues, Attali en tête, ne se font plus guère d’illusions sur le rôle de l’État. C’est qu’il a le mérite de parler franchement ce Jacques Attali. Il dit les choses comme dirait un ami psychanalyste :

«Une grande partie de la politique économique (française) est heureusement devenue européenne.»

« Aucun gouvernement n’osera plus aujourd’hui revenir sur l’État d’urgence. Aucun.»

«Les politiciens — élus du peuple — n’ont pas de pouvoirs réels sur la société.»

Pour Attali, Macron ne constitue qu’un symbole, un hologramme qu’il faut sans cesse alimenter et mettre à jour selon l’humeur des commentateurs et des distractions du moment, quoiqu’on maintienne l’État d’urgence.

Mais Attali voit bien plus loin que la partition macronienne qui s’achèvera dans 5 ou 10 ans lorsque le symbole se sera inévitablement usé et qu’il faudra le renouveler. Attali nous offre ici sa vision du futur qui fait écho au roman de Michel Houellebecq, La Possibilité d’une île. Glaçant.

«Le marché va s’étendre à des secteurs pour lesquels, jusqu’à présent, il n’avait pas accès, tel que la santé, l’éducation, la justice, la police, les affaires étrangères, et dans la mesure où il n’y a pas de règle de droit, le marché va s’étendre à des domaines aujourd’hui considérés comme illégaux, criminels, comme la prostitution, le commerce des organes, des armes, le racket, etc. Et donc le marché va dominer, entraînant une concentration des richesses, une inégalité croissante, une priorité absolue donnée au court-terme et à la tyrannie de l’instant et de l’argent jusqu’au bout de la route, la commercialisation de la chose la plus importante c’est-à-dire la vie, la transformation de l’être humain en un objet marchand, lui-même devenu clone et robot de lui-même.»

Pour lire un autre texte de Mathieu Roy : «The Owls are not what they seem»

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