Pierre-Nicolas Riou

La cuillère

Fin quarantaine, pas d’enfants, pas de vagin… j’ai pas grand-chose en commun avec les RoseMomz, sauf le fait que je suis attiré par les hommes. Mais le cul et les relations, ça se vit autrement entre gars. C’est-tu moins compliqué? Est-ce que c’est plus sincère? Les filles m’ont demandé d’écrire pour leur blogue, question de comparer.

J’ai jamais aimé dormir en cuillère. C’est ben l’fun de se coller dix minutes avant de s’endormir, surtout quand il fait froid, mais après ça, je commence à avoir chaud, à suer, j’ai de la misère à respirer… J’ai plus rien qu’une envie, c’est d’enlever son bras (ou le mien, dépendant de qui fait la cuillère du fond), de me revirer de bord et de dormir tranquille. Sans contact.

Il y a en pourtant certains qui refusent de comprendre que, malgré le moment si sublime soit-il qui vient de se produire, c’est possible de pas se sentir très à l’aise collé toute la nuit, et que ce désir de distance n’enlève rien à la beauté du moment. Le fait qu’on nous empêche de dormir, par contre, tend à diminuer les chances qu’une telle occasion se reproduise.

Heureusement, c’est rarement un problème. Ben des gars s’endorment sans même prendre le temps de t’embrasser. En quelque part, je les admire et je les envie : quelle efficacité! Pas une minute de perdue.

La plupart des autres sont comme moi. Un peu de collage avant de se tourner chacun de son côté – question de se donner l’impression qu’on représente plus l’un pour l’autre qu’un assemblage d’orifices et d’appendices – et puis bonne nuit, on se reverra demain matin. Rien de compliqué.

Le fait est qu’il vient un temps dans la vie où on tolère moins bien les nuits de contortionnisme tous membres entrelacés si ça signifie qu’on va avoir mal au dos le lendemain. Le supposé romantisme de la cuillère est une bien faible compensation pour trois jours de douleurs et le prix d’une visite chez le masseur ou l’ostéopathe.

Évidemment, il faut toujours qu’il y ait une exception. François. Un cas particulier. Je sais pas pourquoi, mais je suis bien avec lui en cuillère.

Mon histoire avec François a commencé il y a bien longtemps, et elle a mal fini à l’époque. J’ai pas vraiment été cool. Je l’ai regretté, mais c’était trop tard, il était déjà sorti de ma vie.

On s’est revus quelques années plus tard, par hasard, et on a réussi à se réconcilier. D’abord comme amis, puis comme amants (on a pas su résister), mais ça s’est arrêté là. Ni lui ni moi avons jamais fait le pas suivant, sans doute par peur de nuire à notre amitié.

En fait, j’ai aucune idée si ça l’intéresserait d’aller plus loin, parce qu’on en parle tout simplement pas. On parle d’absolument tout, lui et moi – du dernier film de Xavier Dolan, de politique internationale, de physique quantique, du prix de l’essence, des moyens de faire partir les taches du linge pâle et de bien d’autres sujets passionnants. De tout, sauf de ça.

D’un côté, c’est le fun pour ça, les gars. Ça sent pas nécessairement le besoin de discuter à fond des choses de la vie, d’analyser son quotidien, d’exprimer ses sentiments. Ça finit par être lourd, après tout, de toujours penser à ces affaires-là. C’est mieux de tout simplement éviter de le faire, non?

François habite à la campagne, maintenant, ça fait qu’on se voit pas très souvent. Quand il vient en ville, on va au resto, on sort parfois ou on regarde un film à la maison, et on passe des heures au lit. Et quand vient le temps de dormir, c’est inévitablement en cuillère.

Ça commence toujours avec moi en arrière. Après une quinzaine de minutes, on se tourne, et c’est généralement comme ça qu’on s’endort, lui derrière moi. Entre temps, c’est le bécotage d’épaules, les conversations à moitié cohérentes et un peu de flattage de bédaine. Finalement, il arrête de parler, sa main cesse de se promener, et je sais qu’il s’est endormi. Il s’endort toujours en premier.

Il ronfle, mais tout doucement, comme un chat qui ronronne. Son souffle chaud me détend, particulièrement en hiver, et je m’endors moi aussi petit à petit. Je dors sans interruptions, ce qui m’arrive rarement. Je me lève même pas pour aller pisser vers 6 h, comme à tous les jours (l’âge…). Les bruits qui font pour moi chaque jour office de réveille-matin – les klaxons des automobilistes incapables d’attendre une demi-seconde de plus quand le feu passe au vert, ou le freinage brusque de l’autobus qui roule tout le temps trop vite -, je ne les entends pas quand François dort chez moi.

Quand je me réveille enfin, on est encore collés. Des fois, on rechange de bord durant la nuit, mais on se sépare pas. Côté chaleur, je suis juste bien. Son ventre coussiné contre mon dos, sa tête appuyée sur ma nuque, ça me donne le goût de rester au lit, de déjeuner tard après une très grasse matinée.

Je le sens bouger derrière moi. Je me retourne. Il me sourit. On s’embrasse en se serrant très fort. S’il a mauvaise haleine, je m’en rends pas compte.

Dehors, c’est gris, triste; une journée faite pour rester en dedans, comme tant d’autres. L’hiver est long. L’appart est mal isolé. Ça coûte cher de chauffage, et il fait quand même toujours un peu froid.

Ce serait peut-être le temps que je demande à François s’il pourrait pas me donner une deuxième chance.

Patrick, RoseMom invité

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