La crise du logement à l’autre bout de la 20

À Québec aussi, trouver un appart devient de plus en plus difficile, particulièrement dans Saint-Sauveur.

L’immeuble en construction Le Saint-Sô s’élève rue Saint-Vallier et incarne malgré lui l’image d’embourgeoisement qui colle désormais au quartier Saint-Sauveur. 

Si la crise du logement fait presque autant les manchettes que le coronavirus (bon un peu moins) à Montréal, la capitale nationale n’est pas en reste et doit composer avec des taux d’inoccupation records, qui oscillent autour de 3%.

«Les taux d’inoccupation sont super bas (autour de 2%), les locataires n’arrivent plus à trouver des appartements abordables, les propriétaires multiplient les “rénovictions” et les Airbnb augmentent.»

Mais là où la situation semble préoccuper le plus, c’est à Saint-Sauveur, un des derniers quartiers populaires du 418, qui s’embourgeoise à la vitesse grand V. « Les taux d’inoccupation sont super bas (autour de 2%), les locataires n’arrivent plus à trouver des appartements abordables, les propriétaires multiplient les “rénovictions” et les Airbnb augmentent (300 adresses en décembre selon le FRAPRU), énumère Éloïse Gaudreau, animatrice-coordonnatrice du Comité de citoyennes et citoyens du quartier Saint-Sauveur.

Sans oublier la multiplication des commerces branchés et les constructions de condos, à commencer par l’immeuble Saint-Sô, qui fait grincer les dents des organismes du quartier, avec ses prix allant jusqu’à environ 1500$ par mois pour des 4½ .

« Le buzz autour de Saint-Sauveur fait augmenter les prix artificiellement », constate Éloïse, que j’ai rencontré dans les locaux de son organisme en compagnie de son collègue Dominique Sacy et de la stagiaire Kim Golden-Fullum, qui a aussi du mal à se trouver un appart abordable dans le quartier. « J’ai visité un logement hier où il y a eu huit personnes intéressées avant moi. Les propriétaires peuvent discriminer facilement, tellement ils ont le bon bout du bâton », déplore Kim.

Nous nous sommes ensuite rendus dans un organisme  communautaire du quartier, à quelques rues de là, rencontrer  une stagiaire qui fait aussi les frais de la crise du logement dans Saint-Sauveur.  « J’habite le quartier depuis 10 ans et j’ai développé un fort sentiment d’appartenance, mais je ne pourrais pas quitter mon 1½ puisque je serais incapable de me payer autre chose présentement », déplore la jeune femme, qui dit payer 510$ pour son minuscule logement rongé par la moisissure. « Je dois aérer toujours, même l’hiver tellement c’est humide », souligne la stagiaire, qui n’a pas les moyens non plus de fréquenter les nouvelles adresses tendances de la rue Saint-Vallier, par exemple son salon de coiffure abordable devenu un restaurant trendy. « Plusieurs ne se reconnaissent pas dans les activités destinées à des gens qui ont plus d’argent », reconnait d’emblée Éloïse du comité de citoyens. « On reçoit présentement beaucoup de jeunes professionnels, jeunes familles, des travailleurs autonomes et des gens d’autres quartiers venus acheter pendant que c’est encore un peu abordable », explique-t-elle.

Québec = Montréal

Plusieurs voix s’élèvent aussi pour dénoncer la conversion de centaines de logements en Airbnb, mais surtout l’absence de contrôle pour s’assurer que les adresses sont dûment enregistrées. « La législation est présentement basée sur la dénonciation et il n’y a que deux inspecteurs pour toute la ville », déplore Éloïse.

«Les locataires vivent beaucoup de pression, surtout de la part des nouveaux propriétaires qui achètent leur immeuble et veulent augmenter leur loyer.»

Morale de l’histoire : les loyers de Québec commencent à ressembler à ceux de Montréal, tranche Dominique Sacy, citant par exemple les nombreux 5 ½ qui trouvent preneurs à environ 1200$. « Les locataires vivent beaucoup de pression, surtout de la part des nouveaux propriétaires qui achètent leur immeuble et veulent augmenter leur loyer », constate Éloïse, pendant que la stagiaire en quête d’un logement opine du bonnet à côté d’elle. « Le nombre de fois que ma proprio m’a dit : ben si t’es pas contente, t’as juste à partir! »

Le soleil de mars est radieux, on en profite pour aller se promener un peu dans le quartier. On passe devant de nouveaux commerces, puis on arrive devant l’immeuble Saint-Sô, à l’angle Bigaouette et Saint-Vallier.

Le bâtiment de plusieurs étages fait ombrage à aux immeubles des environs. C’est le cas de celui où habitent Maxime et Catherine, un couple rencontré dans son appartement qui a désormais une vue directe sur le deuxième étage du Saint-Sô. « C’est sûr que c’est un peu plate pour nous personnellement, mais en même temps ça veut dire que le quartier se développe. L’embourgeoisement, c’est pas tout noir ou tout blanc », croit Maxime.

De l’autre côté de la rue, Léa expérimente à sa façon la crise du logement. « Je magasine une maison et c’est très difficile. On vient d’offrir 47 000$ de plus que le prix de l’évaluation et trois autres personnes l’ont fait aussi. Avoir su, j’aurais acheté avant », soupire la jeune maman, qui a quitté Limoilou dans l’espoir de devenir propriétaire.

Malheureusement pour elle, le marché de l’immobilier semble exploser dans ce secteur en raison de l’embourgeoisement, comme en fait foi ce récent reportage de Radio-Canada. 

 

Catherine Dorion témoigne de la détresse

La députée de Taschereau (qui couvre le quartier Saint-Sauveur) Catherine Dorion assure suivre la situation de près et rappelle l’urgence de mettre en branle une Politique nationale du logement, telle que présentée par Québec solidaire aux dernières élections. Ce plan comprend des mesures pour reconnaître le droit au logement, la protection des locataires et la construction de logements sociaux. « Les gens qui viennent nous voir vivent de vraies détresses. Ceux qui sont là depuis toujours n’ont plus de places où vivre. Toute leur vie est ici, c’est comme un village dans une ville et c’est pas simple pour eux de changer de quartier », affirme Mme Dorion, qui dit chercher elle-même un logement pour elle et sa famille, sans succès jusqu’ici.

Pour aller où de toute façon, puisque Saint-Sauveur était jusqu’à tout récemment un des derniers bastions abordables du 418. « Avec les rénovictions, les Airbnb et les constructions de condos, le problème c’est le manque de logements abordables », déplore Catherine Dorion, qui prêche pour la création d’un registre des prix des loyers, accessible à tous à la Régie [du logement]. « De cette façon, le fardeau de la preuve ne reposera plus sur les épaules des locataires, mais plutôt sur celles des proprios », ajoute-t-elle.

«En dix ans, la hausse du prix médian des propriétés a augmenté de 89%.»

La députée qui a grandi à Québec, dans le quartier Saint-Jean-Baptiste, a vu sa ville s’embourgeoiser au fil du temps. « En dix ans, la hausse du prix médian des propriétés a augmenté de 89% », lance-t-elle, ajoutant que la discrimination est monnaie courante chez les propriétaires. « Le proprio va choisir la personne avec le look d’embourgeoisé et des fois, ça me lève le cœur », admet Mme Dorion, qui craint pour ses locataires plus démunis, qui n’ont pas de voiture, ne connaissent pas leurs droits et sont inaptes au travail. « Un citoyen désemparé est venu me voir l’autre fois avec son avis d’éviction dans les mains. Ça faisait 36 ans qu’il habitait au même endroit. »

En attendant les mesures pour améliorer le sort des locataires, la loterie s’amorce pour avoir la chance de mettre la main sur un logement pas trop cher, une denrée de plus en plus rare à l’autre bout de la vingt.

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